Depuis le 1er août 2024, le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) est entré en vigueur. Mais une de ses dispositions les plus concrètes pour les entreprises françaises n’est pas encore applicable : l’article 50, qui impose de marquer et d’étiqueter tout contenu généré ou manipulé par une IA. L’échéance est fixée au 2 août 2026.
Le sujet va bien au-delà d’un simple label « fait par IA ». Il s’agit d’un ensemble d’obligations techniques et organisationnelles qui touchent autant les fournisseurs de modèles d’IA (OpenAI, Mistral, Google, Meta) que les entreprises qui les utilisent — agences, médias, e-commerçants, startups. Entre filigranes numériques invisibles (watermarking), métadonnées cryptographiques et étiquetage visible pour le public, le cadre qui se dessine est ambitieux. Et les sanctions en cas de non-conformité sont dissuasives.
L’article 50 disséqué — cinq obligations, deux catégories d’acteurs
L’article 50 du règlement (UE) 2024/1689 constitue le cœur du dispositif. Il crée cinq obligations de transparence distinctes, réparties entre fournisseurs et déployeurs de systèmes d’IA.
Comme le précise la consultation de la Commission européenne de septembre 2025, les techniques de marquage envisagées incluent les filigranes, l’identification par métadonnées, les méthodes cryptographiques de preuve de provenance, la journalisation et les empreintes numériques.
La ligne de partage — fournisseur ou déployeur, qui fait quoi ?
La distinction entre fournisseur et déployeur est fondamentale. Les deux rôles portent des obligations différentes — et certaines entreprises cumulent les deux.
| Rôle | Qui | Exemples | Obligation clé |
|---|---|---|---|
| Fournisseur | Conçoit, développe ou met sur le marché un système d'IA | OpenAI, Mistral AI, Google, Stability AI, Adobe | Marquage technique (watermark, métadonnées) |
| Déployeur | Utilise un système d'IA sous sa propre autorité à des fins professionnelles | Agence de com', média, e-commerçant, cabinet RH | Étiquetage visible (deepfakes, textes d'intérêt public) |
Le cabinet Cloix Mendès-Gil précise que certaines entreprises cumulent les deux rôles. Un développeur qui construit son propre modèle d’IA générative et le déploie dans son application est à la fois fournisseur et déployeur. Il doit alors respecter les deux catégories d’obligations.
L’usage personnel non professionnel est exclu du champ de l’article 50. Générer une image avec Midjourney pour son album photo privé n’entre pas dans le périmètre réglementaire.
Les exceptions — quand l’obligation ne s’applique pas
L’article 50 prévoit plusieurs exceptions qu’il faut connaître pour ne pas surinterprêter les obligations.
✓ Évidence du caractère IA
✓ Assistance à l'édition
✓ Contrôle éditorial humain
✓ Œuvre artistique ou satirique
✓ Usage pénal autorisé
Sous le capot — comment marque-t-on un contenu IA ?
Le terme « watermarking » recouvre en réalité un ensemble de techniques complémentaires. Le premier projet de code de bonnes pratiques publié par la Commission européenne le 17 décembre 2025 adopte explicitement une approche multicouche. Aucune technique seule n’est jugée suffisante.
Comme l’analyse le cabinet Cooley dans sa lecture du projet de code de bonnes pratiques, le code ne désigne aucun standard spécifique mais recommande que les fournisseurs implémentent les trois couches simultanément.
C2PA contre SynthID — deux philosophies qui structurent le marché
Deux écosystèmes technologiques dominent actuellement le paysage du marquage de contenu IA.
C2PA — Content Credentials
La Coalition for Content Provenance and Authenticity (C2PA) est un projet de la Linux Foundation qui regroupe plus de 300 organisations. Ses Content Credentials fonctionnent comme une « étiquette nutritionnelle » pour les contenus numériques : elles enregistrent qui a créé le contenu, avec quel outil, quelles modifications ont été apportées, et si une IA est intervenue.
La spécification C2PA 2.1, publiée en 2025, a intégré le support natif des filigranes numériques. Comme l’explique Digimarc, co-président du groupe de travail watermarking de la C2PA, cette avancée résout le problème majeur des métadonnées qui se perdaient lors du partage sur les réseaux sociaux.
SynthID — Google DeepMind
SynthID est la technologie propriétaire de Google qui intègre un filigrane invisible directement lors de la génération du contenu. Elle couvre le texte (Gemini), les images (Imagen), l’audio (Lyria) et la vidéo (Veo). Google a annoncé en mai 2025 que SynthID avait déjà marqué plus de 10 milliards de contenus.
L’outil de détection SynthID Detector, lancé en mai 2025, permet de vérifier si un contenu porte le filigrane. Limite importante : SynthID ne détecte que les contenus générés par les outils Google.
Google a par ailleurs rendu SynthID Text open source via Hugging Face Transformers, permettant à d’autres développeurs d’intégrer le watermarking textuel dans leurs propres modèles.
Le calendrier — où en est le code de bonnes pratiques ?
L’article 50§7 de l’AI Act confie au Bureau de l’IA (AI Office) la mission de faciliter l’élaboration de codes de bonnes pratiques volontaires. Le processus est bien engagé.
Le code est structuré autour de deux groupes de travail : le premier concerne le marquage et la détection des contenus IA (obligations des fournisseurs), le second porte sur l’étiquetage des deepfakes et des textes d’intérêt public (obligations des déployeurs).
Le code de bonnes pratiques est un outil volontaire. Y adhérer permettra de démontrer sa conformité à l’article 50. Mais la Commission se réserve le droit d’adopter un acte d’exécution contraignant si elle estime le code insuffisant — exactement le même mécanisme que pour le code GPAI.
Le millefeuille réglementaire — AI Act, DSA et RGPD
L’obligation de watermarking ne vit pas dans un vide juridique. Elle s’articule avec deux autres textes majeurs.
AI Act + DSA
Le Digital Services Act (DSA), pleinement applicable depuis février 2024, impose déjà aux très grandes plateformes (plus de 45 millions d’utilisateurs mensuels dans l’UE) des obligations de modération et de transparence. Le code de bonnes pratiques contre la désinformation, intégré au DSA en février 2025, vise spécifiquement les contenus manipulés, y compris les deepfakes.
Concrètement : un deepfake doit être à la fois marqué techniquement (AI Act, obligation du fournisseur), étiqueté visiblement (AI Act, obligation du déployeur) et modéré par la plateforme si signalé comme illicite (DSA).
AI Act + RGPD
L’article 50§3 précise explicitement que le traitement des données biométriques ou émotionnelles doit se faire conformément au RGPD. Le cabinet Cloix Mendès-Gil rappelle que les clauses contractuelles entre fournisseurs et déployeurs devront intégrer la répartition de ces responsabilités croisées.
L’état réel du marché — qui watermarque, qui ne le fait pas
Le décalage entre l’obligation légale et la réalité technique est brutal.
Une étude publiée sur arXiv en 2025 par des chercheurs de l’Université de Tilburg révèle que seuls 38 % des générateurs d’images IA implémentent un watermarking adéquat, et seulement 18 % appliquent un étiquetage correct des deepfakes.
des deepfakes
Les fournisseurs les plus avancés combinent plusieurs techniques :
| Fournisseur | C2PA | Filigrane | Étiquetage |
|---|---|---|---|
| ✓ | ✓ SynthID | ✓ | |
| Adobe | ✓ | ✓ | ✓ |
| OpenAI | ✓ | ✗ | Partiel |
| Meta | Partiel | ✓ propriétaire | Partiel |
| Stability AI | Partiel | ✓ open source | Variable |
| Midjourney | ✓ | ✗ | ✗ |
Le code de bonnes pratiques de la Commission demande également aux fournisseurs d’interdire dans leurs conditions d’utilisation la suppression ou l’altération des filigranes, et de mettre à disposition des outils de détection via API ou interface utilisateur.
Même les modèles open source (open weights) sont encouragés par le projet de code à implémenter des techniques de marquage structurel encodées dans les poids du modèle lors de l’entraînement, afin de faciliter la conformité en aval.
Les sanctions — ce que vous risquez concrètement
L’article 99 de l’AI Act fixe un régime de sanctions gradué. Le non-respect des obligations de transparence de l’article 50 relève de la deuxième tranche.
Comme le souligne le portail G_NIUS de l’Agence du numérique en santé, les PME et startups bénéficient d’un plafond réduit : le montant retenu est le plus faible entre le pourcentage du chiffre d’affaires et le montant fixe. Mais aucune exonération totale n’existe.
Se préparer — le plan d’action avant août 2026
Que vous soyez fournisseur ou déployeur, voici les actions concrètes à engager.
Les questions encore ouvertes
Malgré la précision du texte, plusieurs questions pratiques restent en suspens et seront probablement tranchées par les lignes directrices de la Commission attendues au deuxième trimestre 2026.
En résumé
Article 50 du règlement (UE) 2024/1689 (AI Act) — Artificialintelligenceact.eu
Article 99 — Sanctions — Artificialintelligenceact.eu
Code of Practice on marking and labelling of AI-generated content — Commission européenne
AI Act — Article 50 : consultation sur la transparence — Cabinet DDG
Portée exacte des obligations de transparence — Cloix Mendès-Gil
L'obligation de transparence quant à l'utilisation de l'IA — Cabinet Fidal
Draft Code of Practice on Transparency and Watermarking — Cabinet Cooley
Adoption of Watermarking for Generative AI Systems — arXiv (2503.18156)
SynthID Detector — Blog Google
C2PA — Coalition for Content Provenance and Authenticity
C2PA 2.1 — Strengthening Content Credentials with Digital Watermarks — Digimarc
Règlement IA (AI Act) — G_NIUS / Agence du numérique en santé