Mis à jour : février 2026 · ~14 min de lecture
Le marché des prompts explose. Des places de marché comme PromptBase génèrent des millions de transactions, des consultants facturent des milliers d’euros pour des systèmes de prompts sophistiqués, et certaines startups considèrent leurs bibliothèques d’instructions IA comme leur actif stratégique principal. La question juridique qui en découle est inévitable : peut-on réellement protéger un prompt par le droit d’auteur ?
La réponse courte : c’est compliqué, et probablement pas par le droit d’auteur seul. En janvier 2025, l’US Copyright Office a publié la deuxième partie de son rapport sur l’IA et le copyright, concluant que le prompt engineering ne confère pas de droits d’auteur sur les outputs générés. Mais cette position américaine ne clôt pas le débat, loin de là — surtout en droit français et européen, où d’autres mécanismes de protection existent.
Cet article décortique l’ensemble des options juridiques disponibles pour protéger vos prompts en France, de la propriété intellectuelle au secret d’affaires, en passant par le droit des contrats.
Le prompt : un objet juridique insaisissable
Un prompt peut prendre des formes radicalement différentes. Il peut s’agir d’une simple instruction de trois mots (« Génère un résumé ») ou d’un système de plusieurs milliers de tokens intégrant des rôles, des contraintes, des exemples few-shot, des structures conditionnelles et des paramètres techniques précis.
Le droit ne fait aujourd’hui aucune distinction formelle entre ces catégories. Pourtant, la complexité du prompt est un facteur déterminant pour toute analyse juridique. Un prompt simple relève de l’idée — or les idées ne sont pas protégeables, ni en droit français (article L.111-1 du Code de la propriété intellectuelle), ni en droit américain, ni en droit européen.
Attention
La complexité ne garantit pas automatiquement la protection. Encore faut-il que le prompt remplisse les critères juridiques applicables, ce qui varie considérablement d'un régime à l'autre.
Le droit d’auteur peut-il protéger un prompt ?
L’originalité en droit français
En droit français, une œuvre est protégeable par le droit d’auteur dès lors qu’elle est originale, c’est-à-dire qu’elle porte l’empreinte de la personnalité de son auteur (articles L.112-1 et L.112-2 du CPI). Aucune formalité de dépôt n’est requise : la protection naît automatiquement dès la création.
La Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a harmonisé ce critère dans sa jurisprudence Infopaq (2009) puis Painer (2011), définissant l’originalité comme une « création intellectuelle propre à son auteur » résultant de « choix libres et créatifs ». Même une œuvre dont la forme est en partie dictée par une contrainte technique peut être protégée si l’auteur y a exprimé sa capacité créative.
Appliqué aux prompts, ce critère pose un problème fondamental. La majorité des prompts, par leur nature concise et fonctionnelle, peinent à satisfaire ce critère. Ils relèvent davantage d’une instruction que d’une expression artistique structurée.
Toutefois, un prompt complexe qui intègre une structure narrative, des choix stylistiques affirmés, des exemples originaux et une architecture logique pourrait franchir le seuil d’originalité. Le parallèle avec les logiciels est instructif : depuis l’arrêt Pachot (Ass. plén., 7 mars 1986), la Cour de cassation protège les logiciels comme œuvres de l’esprit, y compris leur « matériel de conception préparatoire ». Un système de prompts élaboré pourrait s’apparenter à ce matériel préparatoire.
Piège juridique
En France, c'est à celui qui revendique la protection de démontrer l'originalité de son œuvre (Cass. 1re civ., 8 novembre 2017). Conserver l'historique de création de vos prompts (versions successives, choix documentés) est donc essentiel.
Le verrou américain : le rapport 2025 du Copyright Office
Le rapport de janvier 2025 de l’US Copyright Office a posé un cadre clair — et restrictif — pour les prompts.
Sa conclusion centrale : les prompts seuls ne confèrent pas un contrôle humain suffisant pour faire de l’utilisateur l’auteur de l’output. L’écart entre le prompt et le résultat démontre que l’utilisateur ne maîtrise pas la conversion de ses idées en expression fixée.
En mars 2025, la Cour d’appel du D.C. Circuit a confirmé cette approche dans l’affaire Thaler v. Perlmutter, affirmant que le Copyright Act exige une création humaine (human authorship). L’exigence d’un auteur humain n’empêche pas la protection d’œuvres réalisées avec l’aide de l’IA — elle exige simplement qu’un humain soit identifiable comme auteur.
Le précédent chinois : quand 150 prompts suffisent
La décision du Tribunal Internet de Pékin du 27 novembre 2023 (Li v. Liu) offre un contrepoint radical à la position américaine. Le demandeur avait utilisé Stable Diffusion avec plus de 150 prompts, organisé leur ordre, défini des paramètres spécifiques, puis continué à ajuster le résultat jusqu’à l’obtention de l’image souhaitée.
Le tribunal a considéré que ce processus constituait un « investissement intellectuel » (zhili chuangzuo) suffisant pour qualifier l’image de création originale protégeable. Plus encore, le tribunal a pu constater que le demandeur obtenait la même image en réentrant les mêmes instructions — preuve d’un contrôle suffisant sur l’output.
Cette décision n’a pas d’effet contraignant en France ou en Europe. Mais elle illustre une approche alternative que les tribunaux européens pourraient explorer, surtout pour des systèmes de prompts très élaborés.
Distinction clé
L'USCO distingue clairement le prompt lui-même (qui peut être protégeable s'il est suffisamment créatif en tant que texte) de l'output généré en réponse au prompt (qui ne bénéficie pas du copyright du seul fait du prompting). Votre prompt peut être protégé comme texte, sans que l'image ou le texte qu'il génère le soit.
| Décision / Rapport | Année | Pays | Position sur les prompts |
|---|---|---|---|
| Rapport USCO Part 2 | Janvier 2025 | USA | Prompts insuffisants pour le copyright sur les outputs |
| Thaler v. Perlmutter (D.C. Circuit) | Mars 2025 | USA | L’IA ne peut être auteur ; auteur humain obligatoire |
| A Single Piece of American Cheese | Janvier 2025 | USA | Copyright accordé — intervention humaine substantielle démontrée |
| Li v. Liu (Tribunal Internet de Pékin) | Novembre 2023 | Chine | Copyright accordé — 150+ prompts + modifications = création intellectuelle |
| Arrêt half heart (Changshu) | 2025 | Chine | Copyright accordé — processus itératif avec Midjourney |
Quatre leviers au-delà du copyright
Le secret d’affaires — la voie royale
C’est probablement le levier juridique le plus adapté aux prompts d’entreprise. La directive (UE) 2016/943, transposée en France par la loi n° 2018-670 du 30 juillet 2018, protège les informations qui remplissent trois conditions cumulatives (articles L.151-1 et suivants du Code de commerce).
Un système de prompts propriétaire, gardé confidentiel, qui génère un avantage compétitif mesurable et qui est protégé par des clauses de confidentialité, des accès restreints et une documentation interne peut clairement satisfaire ces trois critères.
Point critique
La protection par le secret d'affaires s'effondre dès que l'information devient publique. Publier un prompt sur PromptBase ou le partager dans un Slack ouvert détruit le secret de manière irréversible.
En pratique
Contrairement au droit d'auteur, le secret d'affaires ne nécessite pas de prouver l'originalité. Il protège la valeur économique de l'information, ce qui correspond mieux à la réalité des prompts d'entreprise.
Le droit sui generis des bases de données
Un angle souvent négligé : la directive 96/9/CE sur la protection juridique des bases de données offre un droit sui generis qui protège l’investissement substantiel dans la constitution, la vérification ou la présentation d’une base de données.
Un ensemble structuré de prompts — classé par usages, documenté, testé et mis à jour — peut relever de cette protection. L’investissement requis n’a pas besoin d’être financier : le temps et les ressources humaines consacrés à la constitution de la base suffisent.
Ce droit sui generis présente un avantage majeur : il protège même si chaque prompt pris isolément est trop banal pour le droit d’auteur. C’est l’investissement dans l’ensemble qui est protégé.
À savoir
Ce droit sui generis dure 15 ans à compter de l'achèvement de la base, renouvelable en cas d'investissement substantiel dans la mise à jour. C'est moins que les 70 ans post-mortem du droit d'auteur, mais c'est suffisant dans un secteur où les prompts deviennent obsolètes en quelques mois.
La protection par le contrat — le filet de sécurité
Quel que soit le régime de propriété intellectuelle applicable, le contrat reste le mécanisme de protection le plus fiable et le plus prévisible.
Les CGU des plateformes IA. Les conditions d’utilisation des principales plateformes IA attribuent généralement la propriété des inputs et outputs à l’utilisateur. OpenAI, Anthropic et Google assignent tous la propriété des outputs à l’utilisateur — mais attention aux nuances. Les CGU de la plupart des plateformes prévoient que vos données peuvent être utilisées pour l’entraînement des modèles, sauf sur les offres entreprise. Les mises à jour 2025 des conditions d’Anthropic prévoient que les données des comptes Free, Pro et Max peuvent être utilisées pour l’entraînement, sauf opt-out explicite. Si vos prompts constituent un actif stratégique, utilisez les offres commerciales (API, Enterprise) qui garantissent contractuellement la non-utilisation pour l’entraînement.
Les contrats avec vos collaborateurs et prestataires. La protection contractuelle doit couvrir toute la chaîne : contrats de travail avec clause de propriété intellectuelle couvrant explicitement les prompts, contrats de prestation avec clause de cession des droits, NDA spécifiques aux systèmes de prompts, et CGU de vos propres services si vous vendez des outputs basés sur vos prompts.
Piège juridique
En droit français, la cession des droits d'auteur doit être explicite et lister les droits cédés, leur étendue, leur durée et leur territoire (article L.131-3 du CPI). Une clause vague du type « le salarié cède tous ses droits » est insuffisante.
L’AI Act : un cadre émergent
Le règlement européen sur l’IA (AI Act) ne traite pas directement de la protection des prompts, mais il impose des obligations de transparence qui impactent indirectement la question.
En janvier 2026, le Parlement européen a adopté un rapport demandant de nouvelles dispositions pour protéger les œuvres soumises au droit d’auteur face à l’IA générative, incluant des mécanismes de transparence sur les données d’entraînement et de rémunération équitable pour les créateurs.
Les articles 50 et suivants de l’AI Act imposent aux fournisseurs de systèmes d’IA à usage général (GPAI) de fournir un résumé suffisamment détaillé des contenus utilisés pour l’entraînement. Ces obligations de transparence pourraient, à terme, faciliter la détection de l’utilisation non autorisée de prompts propriétaires intégrés dans des datasets d’entraînement.
Quel bouclier pour quel besoin ?
La feuille de route du prompt strategist
Voici les mesures concrètes à mettre en œuvre sans attendre de clarification jurisprudentielle.
Ce qui arrive
Le droit des prompts est un champ en construction rapide. Plusieurs développements sont à surveiller.
Le Parlement européen a voté en janvier 2026 un rapport demandant des mécanismes de transparence et de rémunération pour les œuvres protégées utilisées par l’IA générative. Si ces demandes se traduisent en législation, elles pourraient indirectement renforcer la protection des prompts.
Aux États-Unis, Stephen Thaler a déposé en octobre 2025 un petition for certiorari devant la Cour suprême pour contester l’exigence de human authorship. Si la Cour suprême accepte de se saisir de l’affaire, sa décision pourrait redéfinir les contours du copyright appliqué à l’IA.
En France, aucune décision de justice ne s’est encore prononcée sur la protégeabilité d’un prompt par le droit d’auteur. La priorité n’est pas d’attendre une grande réforme mais de sécuriser ses actifs avec les outils juridiques existants.
Sources principales
- Rapport USCO Part 2 : Copyright and AI — Copyrightability (janvier 2025)
- Thaler v. Perlmutter — D.C. Circuit, mars 2025
- Analyse Kluwer Copyright Blog — Thaler v. Perlmutter
- Décision Li v. Liu — Tribunal Internet de Pékin (2023)
- Directive (UE) 2016/943 — Secret d'affaires — EUR-Lex
- Loi n° 2018-670 — Transposition du secret d'affaires en France — Légifrance
- Propriété intellectuelle des prompts — Deshoulières Avocats
- Protégeabilité des prompts — Cabinet Murielle Cahen
- IA et droit d'auteur : les décisions incontournables — Fidal
- Perspectives droit d'auteur IA 2025-2026 — Cabinet Matteoda
- Protection des œuvres face à l'IA générative — Parlement européen (janvier 2026)
- Analyse des CGU des plateformes IA — Terms.law
- Intelligence artificielle et propriété intellectuelle — Cabinet Dreyfus