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France IA et Droit Propriété Intellectuelle Fan Art Contrefaçon AI Act

Fan Art & IA : la zone grise juridique des personnages célèbres générés par intelligence artificielle

Par Mordehai Attia 14 min de lecture
Dossier juridique en cours
Fan art IA vs. ayants droit : l'offensive est lancée
110
pages de plainte Disney vs Midjourney
300 M$
revenus Midjourney 2024
21 M
utilisateurs enregistrés sur Midjourney
3
fronts judiciaires majeurs ouverts

Générer Mario en tenue de samouraï, Darth Vader sur une plage normande ou Spider-Man dans un tableau impressionniste : les générateurs d’images par IA rendent ces créations triviales. Une simple ligne de prompt suffit. Le problème, c’est que derrière chaque personnage iconique se cache un arsenal juridique redoutable — droit d’auteur, droit des marques, parasitisme économique — et que les ayants droit passent à l’offensive.

En juin 2025, Disney et Universal ont déposé une plainte de 110 pages contre Midjourney, qualifiant la plateforme de « distributeur automatique de plagiat ». En septembre 2025, Disney a envoyé des mises en demeure à Character.AI, puis à Google pour l’usage non autorisé de ses personnages par l’IA. Et Nintendo avait déjà ouvert le front dès septembre 2024 contre les images Mario générées par Grok. Le message est clair : le fan art généré par IA n’est pas un terrain de jeu sans règles. Voici ce que le droit dit — et ne dit pas encore — sur cette zone grise.


Le triple blindage des personnages de fiction

Un personnage de fiction n’est pas qu’un dessin. En droit français, il constitue une oeuvre de l’esprit protégée par le droit d’auteur dès lors qu’il est original et formalisé. Le Code de la propriété intellectuelle (article L112-2) protège les « dessins, peintures et toute autre production graphique » sans condition de mérite ou de destination.

Concrètement, un personnage comme Mario, Tintin ou Iron Man bénéficie d’une protection qui couvre son apparence visuelle, son nom, ses attributs distinctifs et ses poses caractéristiques. Le personnage d’Idéfix a ainsi été reconnu comme création originale protégée, et une entreprise commercialisant des figurines Pop Art le représentant sans autorisation a été condamnée à 100 000 euros de dommages et intérêts pour contrefaçon.

Mais le droit d’auteur n’est pas le seul bouclier. Comme le détaille le Cabinet Pierrat dans son analyse, les ayants droit cumulent stratégiquement plusieurs protections.

Bouclier 1

Droit d'auteur

Durée70 ans post mortem
PortéeReproduction, adaptation
CiblesBD, films, jeux
Bouclier 2

Marque déposée

DuréeIndéfinie (renouv. 10 ans)
PortéeExploitation commerciale
CiblesNoms, logos, slogans
Bouclier 3

Dessins et modèles

Durée5 à 25 ans (renouv.)
PortéeApparence extérieure
CiblesSilhouettes, costumes
Le droit des marques prend le relais quand le droit d'auteur s'éteint. C'est pourquoi Mickey Mouse, entré partiellement dans le domaine public aux États-Unis en 2024, reste protégé en tant que marque déposée par Disney dans la plupart des juridictions.

L’IA a cassé les règles du jeu

Le fan art dessiné à la main existe depuis des décennies. Les ayants droit le tolèrent généralement tant qu’il reste non commercial et limité en volume. Nintendo, par exemple, tolère historiquement le fan art non commercial mais poursuit dès qu’une exploitation commerciale ou une atteinte à l’image est détectée.

L’IA brise cet équilibre sur trois axes.

Fan art traditionnel
1
Volume limité
Quelques oeuvres par artiste et par mois
2
Réinterprétation créative
Travail personnel, style propre, transformation
3
Toléré par les ayants droit
Non commercial, hommage visible, communauté fan
Fan art IA
1
Volume industriel
Des centaines d'images en quelques minutes
2
Fidélité quasi parfaite
Sorties « indiscernables des oeuvres officielles »
3
Aucun apport créatif humain
Reproduction des caractéristiques protégées sans transformation

Midjourney compte 21 millions d’utilisateurs enregistrés et a généré 300 millions de dollars de revenus en 2024 — en partie grâce à la capacité de reproduire des personnages célèbres. Un prompt aussi simple que « Yoda with lightsaber, IMAX » produit une image exploitable commercialement. La plainte Disney contre Midjourney qualifie ces sorties de « quasi indiscernables des oeuvres officielles ».


Contrefaçon : ce que risquent vraiment les créateurs

En droit français, la contrefaçon est définie à l’article L335-3 du Code de la propriété intellectuelle comme « toute reproduction, représentation ou diffusion, par quelque moyen que ce soit, d’une oeuvre de l’esprit en violation des droits de l’auteur ». L’expression « par quelque moyen que ce soit » est cruciale : elle couvre les moyens numériques, y compris la génération par IA.

Les sanctions prévues par l’article L335-2 du CPI sont lourdes.

1
Personne physique
Amende pénale
300 000 euros
+ jusqu'à 3 ans de prison
2
En bande organisée
Circonstance aggravante
750 000 euros
+ jusqu'à 7 ans de prison
3
Personne morale
Entreprise, plateforme
x5
quintuple de l'amende
Piège courant
La contrefaçon ne nécessite pas d'intention frauduleuse en matière civile. Générer et publier une image de Mario par IA « pour s'amuser » sur les réseaux sociaux constitue techniquement un acte de contrefaçon si l'ayant droit décide d'agir. Comme le souligne le cabinet Haas Avocats, l'absence de définition légale du « contrefacteur » n'empêche pas les tribunaux de poursuivre.

Qui paie l’addition ?

La question de la chaîne de responsabilité est centrale dans les litiges IA. En l’état du droit, trois acteurs peuvent être mis en cause.

Premier responsable

L'utilisateur

Comme le précise le cabinet Kibler, celui qui donne les instructions à l'IA engage sa responsabilité. Les CGU de Midjourney, DALL-E et ChatGPT transfèrent d'ailleurs la responsabilité aux utilisateurs.

Responsabilité directe et subsidiaire

La plateforme IA

Disney et Universal allèguent que Midjourney est directement responsable pour l'entraînement sur des oeuvres protégées et subsidiairement pour avoir monétisé la contrefaçon.

Responsabilité d'intermédiaire

Hébergeurs et réseaux sociaux

Peuvent être impliqués s'ils ne retirent pas les contenus contrefaisants après notification. L'article L335-2-1 du CPI sanctionne la mise à disposition de logiciels facilitant la contrefaçon.

Les CGU des plateformes IA ne constituent pas un bouclier juridique. Qu'un outil « autorise » l'utilisation commerciale des images générées ne protège en rien l'utilisateur contre une action des ayants droit du personnage reproduit.

La parodie — un faux ami juridique

Face à une action en contrefaçon, la défense la plus intuitive est l’exception de parodie prévue à l’article L122-5, 4° du CPI : l’auteur ne peut interdire « la parodie, le pastiche et la caricature, compte tenu des lois du genre ». Cette exception transpose l’article 5, 2-k de la directive européenne 2001/29/CE.

Mais la jurisprudence récente montre que ce bouclier est fragile. L’affaire Moulinsart c/ Xavier Marabout est emblématique. Ce peintre breton a intégré le personnage de Tintin dans des tableaux inspirés d’Edward Hopper, dans des scénarios érotiques inédits. En première instance, le Tribunal judiciaire de Rennes (10 mai 2021) a reconnu l’exception de parodie. Mais en appel, la Cour d’appel de Rennes (4 juin 2024) a infirmé cette décision, estimant que « la simple recherche d’une complicité amusée avec le spectateur ne suffit pas ».

Pour invoquer la parodie, la jurisprudence européenne (CJUE, grande chambre, 3 septembre 2014, Deckmyn) exige cinq conditions cumulatives. Voyons comment le fan art IA résiste à ce test.

Identification de l'oeuvre parodiée
L'oeuvre doit être immédiatement reconnaissable
Facile
Démarquage perceptible
L'oeuvre seconde doit présenter des différences claires
Echoue
Intention humoristique
Un réel but de faire rire, railler ou critiquer
Echoue
Absence de confusion
Aucun risque que le public confonde les deux oeuvres
Risqué
Respect des lois du genre
Pas de dénigrement, d'avilissement ou de message discriminatoire
Variable

Une image IA de Mario en samouraï, générée en 3 secondes sans démarche critique ni humoristique, n’a quasiment aucune chance de bénéficier de l’exception de parodie. La parodie suppose un travail de démarquage et de travestissement que la génération automatique ne remplit pas.


Trois dossiers, trois avertissements

N
Nintendo vs. images Mario sur X
Septembre 2024
DMCA
Nintendo a mandaté la société Tracer pour identifier et signaler les images de Mario générées par Grok (l'IA de xAI) et publiées sur X (ex-Twitter). Des DMCA takedown notices ont été envoyées à des dizaines d'utilisateurs, dont Tom Warren, journaliste senior de The Verge. Nintendo a également étendu ses guidelines en septembre 2024, déclarant s'opposer à tout contenu « unlawful, infringing, or inappropriate » utilisant sa propriété intellectuelle.
D
Disney & Universal vs. Midjourney
Juin 2025
Procès
La plainte de 110 pages, déposée le 11 juin 2025 en Californie, est la première action d'un grand studio hollywoodien contre un générateur IA. Les personnages visés : Yoda, Elsa, Buzz Lightyear, Homer Simpson, Shrek, Iron Man, Spider-Man. Disney qualifie Midjourney de « quintessential copyright free-rider ». En août 2025, Midjourney a répondu en invoquant le fair use. Warner Bros. a rejoint le front en septembre 2025.
G
L'affaire Ghibli
Mars 2025
International
Quand OpenAI a lancé la génération d'images GPT-4o, les réseaux sociaux ont été inondés d'images « style Studio Ghibli ». Comme le rapporte l'IP Helpdesk de la Commission européenne, cette affaire illustre la tension entre imitation d'un style (non protégeable en soi) et reproduction d'éléments protégés. L'organisme japonais CODA a demandé à OpenAI de cesser d'entraîner ses modèles sur les oeuvres Ghibli.

Le parasitisme — l’arme invisible des ayants droit

Au-delà de la contrefaçon, les ayants droit disposent d’une arme supplémentaire en droit français : l’action en parasitisme économique (article 1240 du Code civil). Comme l’analyse le cabinet DDG Avocats, le parasitisme permet de condamner quiconque s’approprie la « valeur économique individualisée » d’autrui — y compris un style artistique distinctif qui ne serait pas protégeable par le droit d’auteur seul.

Ce fondement est particulièrement redoutable dans le contexte IA.

Pas de copie exacte requise
Il ne nécessite pas de prouver une reproduction « à l'identique » d'une oeuvre
Cumul possible
Il s'applique même quand l'exception de parodie est invoquée
Captation de notoriété
Il permet de viser la captation du goodwill d'une marque

Dans l’affaire Marabout, la cour d’appel de Rennes a retenu le parasitisme en plus de la contrefaçon, condamnant l’artiste à 5 000 euros à ce titre. Un utilisateur exploitant commercialement des images IA imitant le « style Marvel » s’expose au même risque.


Style ou personnage — la frontière qui change tout

Un point de droit fondamental est souvent mal compris : le style artistique n’est pas protégeable par le droit d’auteur, ni en droit français ni en droit américain. Seules les oeuvres concrètes le sont. Comme le rappelle l’IP Helpdesk européen, « les lois sur le droit d’auteur n’ont pas été conçues pour traiter les défis posés par l’IA ».

En revanche, dès qu’un personnage identifiable apparaît dans l’image, on quitte la zone grise pour entrer en terrain miné.

Jauge de risque selon le contenu généré
Faible
Image « style anime japonais » générique
Personnage original dans un style Ghibli
Moyen
Personnage original dans un style connu
Personnage inventé « à la manière de Miyazaki » — parasitisme possible
Elevé
Personnage existant nommément
« Mario en samouraï » — contrefaçon + marque
Critique
Reproduction quasi identique d'une oeuvre
Reproduction d'un plan de film Marvel — contrefaçon directe
Même un prompt générique peut produire un personnage protégé. La plainte Disney contre Midjourney montre que des prompts comme « animated toys » ou « popular movie screencap » génèrent des personnages Disney reconnaissables sans que le nom du personnage soit mentionné.

Ce que prépare l’Europe

Le règlement européen sur l’IA (AI Act), entré en application progressive depuis février 2025, n’aborde pas directement la question du droit d’auteur dans les sorties (outputs) des systèmes d’IA. En revanche, il impose aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général (GPAI) des obligations de transparence sur les données d’entraînement, qui pourraient indirectement faciliter les actions en contrefaçon.

La directive européenne sur le droit d’auteur (DSM, 2019/790) est plus pertinente. Son article 4 autorise le text and data mining (TDM) à condition que les titulaires de droits n’aient pas exprimé de réserve (opt-out). Or, les grands studios comme Disney et Nintendo n’ont aucunement consenti à l’utilisation de leurs personnages pour entraîner des modèles IA.

AI Act
Transparence obligatoire sur les données d'entraînement pour les modèles GPAI. Pas de disposition directe sur les outputs, mais ouvre la voie aux actions en contrefaçon.
DSM 2019
Article 4 autorise le TDM sauf opt-out des ayants droit. Disney, Nintendo et Ghibli ont clairement exprimé leur refus — base légale pour contester l'entraînement des modèles.
FR 2023
Proposition de loi française prévoyant une mention obligatoire « oeuvre générée par IA » et l'attribution des droits aux auteurs dont les oeuvres ont permis la création. Non abouti à ce jour.

Le kit de survie du créateur IA

Face à cette insécurité juridique, voici des recommandations concrètes pour tout entrepreneur, créateur ou freelance utilisant l’IA générative en France.

Jamais de nom protégé dans un prompt commercial
« Yoda », « Mario », « Spider-Man » dans un prompt = risque de contrefaçon immédiat
Vérifier le statut juridique
Le domaine public (70 ans post mortem) ne suffit pas si le personnage est aussi une marque déposée
Distinguer style et personnage
« Style anime japonais » est acceptable. « Totoro dans un jardin français » est risqué.
Zéro exploitation commerciale
Ni vente de prints, ni merchandising, ni publicité utilisant des personnages célèbres générés par IA
Documenter le processus créatif
Conserver prompts, itérations et justification de l'intention humoristique si démarche parodique
Lire les CGU des plateformes
Elles ne protègent pas contre les ayants droit mais définissent vos droits sur les images générées
Suivre la jurisprudence
L'affaire Disney c/ Midjourney et les décisions européennes à venir vont structurer le cadre juridique
Consulter un avocat PI
Avant toute exploitation commerciale d'images IA évoquant des oeuvres protégées

L’impact concret par secteur

Pour une startup, un freelance ou une PME française, les risques sont tangibles.

Agences de communication

Risque élevé
Images IA de personnages connus dans des campagnes = poursuites pour contrefaçon et atteinte à la marque. Adobe a anticipé ce risque en proposant une indemnisation pour les images générées par Adobe Firefly.

Créateurs de contenu

Risque moyen-élevé
Publier des images IA de Mario ou d'Elsa sur les réseaux sociaux = DMCA takedowns automatisés, voire poursuites si la publication génère des revenus (monétisation YouTube, partenariats).

Editeurs de jeux et d'apps

Risque élevé
Personnages « inspirés de » franchises célèbres via assets IA = triple risque : contrefaçon de droit d'auteur, imitation de marque et parasitisme. L'affaire Palworld / Pokémon illustre la férocité de Nintendo.

E-commerce & print on demand

Risque critique
Vendre des produits dérivés (t-shirts, mugs, posters) arborant des personnages IA est le cas le plus risqué : exploitation commerciale directe d'une oeuvre contrefaisante.

Ce qui se joue en 2026

Plusieurs affaires et évolutions réglementaires vont structurer le paysage juridique dans les mois à venir.

L’issue du procès Disney & Universal c/ Midjourney sera déterminante. Si les studios obtiennent l’injonction demandée, Midjourney devra implémenter des filtres bloquant la génération de personnages protégés — un précédent qui s’imposera à toute l’industrie.

La multiplication des mises en demeure de Disney (Character.AI, Google, Meta) suggère une stratégie systématique de protection de la PI qui ne se limitera pas aux générateurs d’images.

Au niveau européen, les premières décisions d’application de l’AI Act et les guidelines du Bureau européen de l’IA clarifieront les obligations de transparence sur les données d’entraînement.

En France, l’ARCOM et la CNIL pourraient être amenées à se prononcer sur les pratiques de TDM des fournisseurs d’IA, notamment au regard de l’opt-out prévu par la directive DSM.

Enfin, le droit japonais pourrait ouvrir un front international si la CODA obtient gain de cause contre OpenAI sur la question de l’entraînement sur les oeuvres de Studio Ghibli, créant un précédent de portée mondiale.

L'essentiel à retenir
Les personnages fictifs célèbres sont protégés par un cumul de droits (auteur, marque, dessins et modèles) qui rend toute reproduction par IA juridiquement risquée
La contrefaçon en droit français s'applique « par quelque moyen que ce soit » — l'IA ne crée aucune immunité
L'utilisateur qui génère et publie l'image est le premier responsable, mais la plateforme IA peut aussi être poursuivie
L'exception de parodie est très difficile à invoquer pour du fan art IA, faute d'intention humoristique et de travail de démarquage
L'affaire Disney c/ Midjourney (2025) et les procédures contre Character.AI et Google vont redéfinir les règles pour toute l'industrie
Règle d'or pour tout professionnel français : ne jamais exploiter commercialement une image IA reproduisant un personnage protégé

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