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Données synthétiques et RGPD : la fausse promesse du contournement légal

Par Mordehai Attia 14 min de lecture
RGPD Intelligence artificielle Protection des données

Les données synthétiques sont présentées par une industrie florissante comme la solution miracle : générer des jeux de données artificiels qui reproduisent les propriétés statistiques de données réelles, sans les contraintes du RGPD. Le marché, évalué entre 310 et 576 millions de dollars en 2024, devrait atteindre plusieurs milliards d’ici 2030. Les promesses commerciales sont alléchantes — « innovez sans contraintes réglementaires », « libérez vos données en toute conformité ».

Le problème : cette promesse repose sur un malentendu juridique fondamental. Le RGPD ne disparaît pas par magie dès qu’un algorithme génère de nouvelles lignes dans un tableur. Le statut juridique des données synthétiques dépend entièrement de leur capacité à empêcher toute réidentification — un standard que la plupart des solutions du marché peinent à atteindre.

Cet article décortique le cadre juridique réel, les risques techniques documentés et les stratégies concrètes pour utiliser les données synthétiques sans se retrouver en infraction.

Ce que les vendeurs promettent
  • « Innovez sans contraintes réglementaires »
  • « Données 100 % RGPD-free par design »
  • « Partagez librement, c'est anonyme »
  • « Zéro risque, zéro paperasse »
Ce que dit le droit
  • La génération est elle-même un traitement RGPD
  • Le risque de réidentification persiste souvent
  • Pseudonyme ≠ anonyme aux yeux de la loi
  • AIPD et base légale restent obligatoires
Comprendre

Ce que cache le mot « synthétique »

Les données synthétiques sont des données générées artificiellement par des algorithmes qui apprennent les distributions statistiques d’un jeu de données réel, puis produisent de nouvelles entrées qui n’ont jamais existé. Contrairement à un simple copier-coller anonymisé, le processus crée des enregistrements entièrement nouveaux.

Trois grandes familles de techniques dominent le marché. Les réseaux antagonistes génératifs (GAN), introduits par Goodfellow en 2014, opposent un générateur et un discriminateur dans un jeu itératif pour produire des données réalistes. Les auto-encodeurs variationnels (VAE) encodent les données dans un espace latent avant de les décoder en nouvelles entrées. Enfin, les modèles statistiques classiques (réseaux bayésiens, échantillonnage) restent largement utilisés pour les données tabulaires.

Comme le détaille le LINC (laboratoire d’innovation numérique de la CNIL) dans son dossier dédié, le marché des données synthétiques est en pleine croissance, porté par le besoin exponentiel en données de l’industrie automobile, de la santé et de la finance.

Il faut distinguer trois catégories, chacune avec un lien différent aux données réelles :

🧪
Totalement synthétiques
Tous les enregistrements sont générés artificiellement. Aucun enregistrement réel, mais les distributions statistiques proviennent de données réelles.
Lien indirect
🔀
Partiellement synthétiques
Certains attributs sont remplacés par des valeurs synthétiques. La structure originale est conservée avec substitution partielle.
Lien structurel
🔄
Hybrides
Mélange de données réelles et synthétiques. Données réelles augmentées par des enregistrements artificiels.
Lien direct
📌
Point critique
Même les données « totalement synthétiques » ne sont pas nécessairement anonymes au sens du RGPD. Le modèle génératif apprend des distributions issues de données personnelles réelles, et peut retenir des traces de ces données sources. Le processus de génération constitue lui-même un traitement de données personnelles nécessitant une base légale.
Cadre juridique

Le test du considérant 26 — et pourquoi la CNIL ne tranche pas

Le RGPD adopte une approche binaire : soit une donnée est personnelle (et le règlement s’applique intégralement), soit elle est anonyme (et le règlement ne s’applique pas). Il n’existe pas de catégorie intermédiaire.

Le considérant 26 du RGPD pose le critère déterminant : une donnée n’est anonyme que si la personne concernée n’est « pas ou plus identifiable, compte tenu de l’ensemble des moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés ». Ce test inclut non seulement les moyens dont dispose le responsable de traitement, mais aussi ceux de « toute autre personne ».

Ce standard est redoutable. La CNIL rappelle dans ses recommandations sur l’IA que des données « fictives, synthétiques, anonymisées, ou à défaut des données personnelles collectées conformément au RGPD » peuvent être utilisées pour la conception de systèmes d’IA — remarquez l’ordre de préférence, mais aussi la distinction implicite entre ces catégories.

En janvier 2025, le Comité européen de la protection des données (CEPD) a adopté ses lignes directrices 01/2025 sur la pseudonymisation, confirmant que les données pseudonymisées restent des données personnelles soumises au RGPD. Comme l’analyse le cabinet Bird & Bird dans sa note sur ces lignes directrices, le CEPD exige des mesures techniques et organisationnelles strictes pour que la pseudonymisation soit effective.

La position de la CNIL : pragmatisme sous conditions

La CNIL adopte une posture nuancée. Le LINC, dans son analyse des risques, reconnaît que le caractère pseudonyme des données synthétiques, lorsqu’elles sont générées par un « procédé robuste », est « incontestable ». En revanche, il reste des « incertitudes sur le caractère anonyme ». La CNIL pose donc une distinction nette :

🔒
Pseudonymes
Qualification par défaut des données synthétiques. Le RGPD s'applique intégralement : base légale requise, droits des personnes, AIPD si nécessaire.
RGPD s'applique
🔓
Anonymes
Uniquement si le risque de réidentification est négligeable. Requiert une démonstration technique formelle, pas une simple affirmation commerciale.
RGPD ne s'applique pas

En juin 2025, la CNIL a publié ses fiches sur l’intérêt légitime pour l’IA, rappelant que le recours à l’intérêt légitime pour le développement de systèmes d’IA suppose d’examiner si « des données anonymisées, synthétiques ou en moindre quantité ne suffiraient pas ». Le message est clair : les données synthétiques sont un outil de minimisation, pas un passe-droit.

Vos données synthétiques sont-elles vraiment anonymes ?

Avant toute qualification juridique, un diagnostic s’impose. Ce schéma de décision résume la logique du considérant 26 appliquée aux données synthétiques :

Données générées par un algorithme
Le modèle a-t-il appris sur des données personnelles ?
Non
Hors champ du RGPD
Oui
Quelqu'un peut-il réidentifier les personnes sources ?
Considérant 26 : « l'ensemble des moyens raisonnablement susceptibles d'être utilisés »
Non
Anonymes
RGPD ne s'applique pas
Oui
Pseudonymes
RGPD s'applique pleinement
Risques techniques

Trois attaques qui brisent l’illusion d’anonymat

Le piège le plus répandu : croire que générer des données synthétiques suffit à les rendre anonymes. C’est faux, et les travaux de recherche le démontrent sans ambiguïté.

L’étude fondatrice de Stadler, Oprisanu et Troncoso (2022), analysée en détail par le LINC, montre qu’un risque réel d’inférence d’appartenance et d’inférence d’attribut existe sur des données synthétiques générées par plusieurs algorithmes. Ce risque varie de manière « peu prévisible » selon les données, les modèles et les attributs concernés.

🔍
Élevé
Inférence d'appartenance
Déterminer si une personne faisait partie du jeu de données source utilisé pour entraîner le modèle génératif.
Scénario : un hôpital publie des données synthétiques de patients — un attaquant déduit qu'une personne a été hospitalisée.
🧩
Critique
Inférence d'attribut
Déduire une caractéristique sensible d'une personne identifiée comme présente dans le jeu source.
Scénario : déduire le diagnostic médical d'un patient à partir de corrélations dans les données synthétiques.
🔧
Sévère
Reconstruction
Recréer des enregistrements du jeu source à partir des données synthétiques générées.
Scénario : reconstituer des profils individuels complets à partir de motifs mémorisés par le modèle.

Comme le confirme l’analyse publiée par Decentriq en novembre 2025, les modèles génératifs peuvent « mémoriser » des motifs issus des données sources. Quand le modèle surapprend (overfitting), il reproduit des séquences réelles dans les données synthétiques — rendant la réidentification possible.

🚨
Piège juridique
Une entreprise qui commercialise des données synthétiques en les qualifiant d'anonymes alors qu'un risque résiduel de réidentification subsiste s'expose à des sanctions au titre du RGPD. Le considérant 26 ne tolère aucun raccourci.

Le paradoxe utilité-confidentialité

Le dilemme fondamental : plus les données synthétiques sont fidèles aux données réelles (et donc utiles), plus le risque de réidentification augmente. Plus elles s’en éloignent (et donc sont sûres), moins elles servent à quelque chose.

Les techniques d’anonymisation classiques dégradent l’utilité des données de 30 à 50 % selon les estimations du secteur financier. La confidentialité différentielle (differential privacy) ajoute un bruit calibré pour garantir mathématiquement que la contribution de chaque individu est indétectable. Mais comme le souligne le NIST dans ses lignes directrices SP 800-226, le choix du paramètre epsilon reste délicat : trop faible, les données sont inexploitables ; trop élevé, l’information personnelle filtre.

Le LINC relève un problème supplémentaire : la confidentialité différentielle a été critiquée pour la dégradation disproportionnée qu’elle cause sur les données de groupes minoritaires. Un biais éthique qui s’ajoute au dilemme technique.

Le spectre utilité-confidentialité
← Haute fidélité
Risque élevé
Haute protection →
Utilité réduite
GAN classique — bonne fidélité, faible protection
VAE + bruit — compromis intermédiaire
DP-GAN — bon compromis, perte 20-40 %
DP seule — protection maximale, utilité limitée
💡
En pratique
Pour les cas d'usage exigeant une haute fidélité statistique (détection de fraude, par exemple), la combinaison GAN + confidentialité différentielle avec un epsilon soigneusement calibré semble le meilleur compromis actuel. Mais elle exige une expertise technique rare.
Nouveau cadre

L’AI Act repositionne les données synthétiques

Le règlement européen sur l’IA (AI Act), entré en application progressive depuis le 2 février 2025, apporte un éclairage nouveau. L’article 10, relatif à la gouvernance des données pour les systèmes d’IA à haut risque, mentionne explicitement les données synthétiques. Son paragraphe 5 autorise exceptionnellement le traitement de données sensibles pour détecter et corriger les biais, mais uniquement lorsque « la détection et la correction des biais ne peuvent être effectuées efficacement par le traitement d’autres données, y compris des données synthétiques ou anonymes ». Les données synthétiques sont donc positionnées comme une alternative prioritaire aux données sensibles réelles.

Par ailleurs, le modèle de résumé des données d’entraînement publié par la Commission européenne le 24 juillet 2025 comporte une section dédiée aux « données synthétiques » (section 2.5), demandant aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général de décrire les modèles internes utilisés pour les générer.

Calendrier réglementaire
Mai 2018
RGPD entre en vigueur — le considérant 26 pose le standard d'anonymisation
Août 2022
Étude Stadler et al. : preuves formelles d'attaques sur les données synthétiques
Février 2025
AI Act en application + CEPD publie les lignes directrices sur la pseudonymisation
Août 2025
Obligation de transparence sur les données d'entraînement des modèles GPAI
Août 2026
Obligations IA haut risque (report possible à décembre 2027 via Digital Omnibus)
Date inconnue
Lignes directrices CEPD sur l'anonymisation — clarification attendue du statut des données synthétiques
📌
À retenir
L'AI Act et le RGPD s'appliquent cumulativement. Utiliser des données synthétiques pour entraîner un modèle d'IA ne dispense pas de respecter le RGPD pour la phase de collecte et de traitement des données sources.

Cas d’usage validés par le cadre réglementaire

Malgré les réserves juridiques, les données synthétiques apportent une valeur réelle dans plusieurs contextes. Dans le secteur bancaire, elles atteignent une équivalence d’utilité de 96 à 99 % par rapport aux données de production pour les tests de modèles anti-blanchiment. L’AI Act reconnaît explicitement leur rôle pour la détection et correction de biais (article 10(5)). La CNIL recommande de préférer le partage de données synthétiques au partage de données réelles pour réduire l’exposition aux risques. En recherche médicale, le LINC cartographie les entrepôts de données de santé où elles jouent un rôle croissant pour les maladies rares. Enfin, remplacer les bases de production par des copies synthétiques dans les environnements de test élimine le risque de fuite lors d’une erreur de configuration.

Passage à l'action

Le bouclier technologique : PET et méthodologie

Les données synthétiques seules ne suffisent pas. La combinaison avec d’autres technologies renforçant la confidentialité (Privacy-Enhancing Technologies, PET) est indispensable pour atteindre un niveau de protection défendable.

Architecture de protection multicouche
Sortie
Données synthétiques protégées
k-anonymat
Regroupement en classes de k individus
Confidentialité différentielle
Bruit mathématiquement calibré
Calcul confidentiel
Environnement de traitement chiffré
Chiffrement homomorphe
Calcul sur données chiffrées
Apprentissage fédéré
Entraînement sans centralisation
Entrée
Données personnelles sources

Comme le recommande le guide GDPR Local sur les données synthétiques, il faut déployer la confidentialité différentielle ou le k-anonymat « pour réduire démontrablement les possibilités d’identification tout en préservant la distribution statistique ». L’ICO britannique recommande le framework Anonymeter pour quantifier les risques d’identification spécifiquement dans les jeux de données synthétiques tabulaires.

Méthodologie : évaluer le risque en quatre temps

Le RGPD n’impose pas de méthodologie spécifique, mais le considérant 26 et la jurisprudence fournissent un cadre. Voici une approche structurée :

A
Cartographier les surfaces d'attaque
Déterminer qui aura accès aux données synthétiques et quels jeux auxiliaires pourraient être croisés. Le cadre de l'ICO distingue la publication ouverte (protections maximales) de l'accès restreint (mesures contractuelles).
B
Tester les trois risques réglementaires
Le RGPD identifie trois critères : individualisation (singling out), corrélation (linkability) et inférence (inference). Chacun doit être testé avec des attaques simulées.
C
Fixer des seuils acceptables
Viser un risque de réidentification inférieur à 5 % et une similarité statistique supérieure à 95 % — objectif courant dans l'industrie, bien qu'aucun seuil légal ne soit officiellement défini.
D
Documenter et réévaluer
L'article 35 du RGPD impose une AIPD pour les traitements à risque élevé. La génération de données synthétiques à partir de données sensibles entre clairement dans cette catégorie. L'évaluation n'est pas ponctuelle — le CEPD insiste sur un monitoring continu.

Huit garde-fous pour les entreprises françaises

🛡
Prouver avant de qualifier
Ne jamais qualifier vos données synthétiques d'« anonymes » sans tests d'attaque formels (inférence d'appartenance, d'attribut, reconstruction).
📋
AIPD systématique
Conduire une analyse d'impact avant de générer. La phase de génération elle-même est un traitement de données personnelles.
🧱
Combiner les techniques
Intégrer la confidentialité différentielle, le k-anonymat ou le calcul confidentiel. La génération synthétique seule ne suffit pas.
🔐
Séparer les environnements
Données sources dans un environnement sécurisé distinct. La clé de correspondance détruite ou protégée par des mesures strictes.
🎯
Calibrer epsilon avec soin
Si vous utilisez la confidentialité différentielle, faites appel à un expert. Un mauvais calibrage annule soit la protection, soit l'utilité.
🔄
Tester régulièrement
Réévaluation périodique du risque de réidentification, notamment lors de l'ajout de nouvelles données auxiliaires.
📝
Encadrer contractuellement
Clauses interdisant les tentatives de réidentification et précisant les responsabilités pour tout partage avec des tiers.
👥
Impliquer le DPO dès le début
Sujet transversal (data, juridique, conformité). Le DPO doit être consulté dès la phase de conception du pipeline de génération.
Horizon

Ce qui se prépare

Plusieurs chantiers réglementaires en cours auront un impact direct sur le statut juridique des données synthétiques.

Le CEPD prépare des lignes directrices sur l’anonymisation qui compléteront celles sur la pseudonymisation. Comme le rapporte l’IAPP dans son compte-rendu de décembre 2025, les participants ont spécifiquement mentionné « l’utilisation de données synthétiques, les data clean rooms et les environnements d’exécution de confiance » comme techniques à clarifier.

L’arrêt SRB c/ CEPD de la CJUE, dont l’appel est en cours, pourrait redéfinir le test d’identifiabilité en distinguant la perspective de l’émetteur et celle du destinataire. Si confirmé, il pourrait ouvrir la voie à une reconnaissance plus souple du caractère anonyme des données synthétiques transmises à des tiers dépourvus des moyens de réidentification.

Les normes ISO/IEC 27559 sur l’ingénierie de la vie privée et les travaux du NIST sur la confidentialité différentielle progressent vers des standards techniques qui pourraient servir de référence aux autorités européennes.

L'essentiel
Les données synthétiques ne sont pas automatiquement anonymes au sens du RGPD — le processus de génération constitue lui-même un traitement nécessitant une base légale.
Le statut juridique dépend du risque résiduel de réidentification, à évaluer par des tests d'attaque formels (inférence d'appartenance, d'attribut, reconstruction).
La CNIL et le CEPD positionnent les données synthétiques comme un outil de minimisation — pas comme un contournement du RGPD.
La combinaison avec des PET (confidentialité différentielle, calcul confidentiel, k-anonymat) est indispensable pour un niveau de protection défendable.
L'AI Act reconnaît explicitement les données synthétiques comme alternative prioritaire aux données sensibles pour la correction des biais.
Les lignes directrices du CEPD sur l'anonymisation, attendues prochainement, devraient clarifier le statut juridique — un chantier à surveiller de près.
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