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France IA et droit RGPD diffamation hallucinations IA AI Act

Diffamation par hallucination : ChatGPT a inventé un crime sur moi, qui puis-je attaquer ?

Par Mordehai Attia 14 min de lecture

Mis à jour : février 2026 · ~14 min de lecture

Un chatbot vous accuse faussement de meurtre, de détournement de fonds ou de corruption. L’information est entièrement inventée — une « hallucination » au sens technique du terme — mais elle mélange des détails réels de votre vie avec des faits fictifs, ce qui la rend d’autant plus crédible et dangereuse.

Ce scénario n’est pas hypothétique. En mars 2025, un citoyen norvégien a découvert que ChatGPT le présentait comme un meurtrier d’enfants condamné à 21 ans de prison. Aux États-Unis, un animateur radio a été faussement accusé de détournement de fonds par le même outil. Un maire australien s’est vu attribuer un passé carcéral pour corruption qu’il n’a jamais eu. Et en France, fin 2025, les tribunaux de Périgueux, Grenoble et Orléans ont commencé à découvrir des hallucinations d’IA jusque dans les plaidoiries déposées devant eux.

Pour la victime d’une hallucination diffamatoire, la question brûlante est simple : contre qui agir, sur quel fondement, et avec quelles chances de succès ? Cet article fait le tour complet des voies de recours disponibles en droit français et européen.

👤
Vos données réelles
Ville, métier, famille, employeur…
🤖
Modèle probabiliste
« Mot suivant le plus probable » — pas de vérification
💥
Mensonge crédible
Accusation inventée, mêlant vrai et faux
Anatomie d'une hallucination diffamatoire

Quand la machine fabrique un crime

Les grands modèles de langage (large language models, LLM) comme GPT-4, Claude ou Gemini fonctionnent sur une logique probabiliste : ils génèrent le mot suivant le plus probable dans une séquence, sans « comprendre » ni « vérifier » la véracité de ce qu’ils produisent. Comme le rappelle la CNIL dans ses questions-réponses sur l’IA générative, ces systèmes « peuvent générer des résultats inexacts qui peuvent, pourtant, paraître plausibles ».

Le résultat : quand un LLM ne dispose pas d’une information dans ses données d’entraînement, il n’affiche pas « je ne sais pas » — il invente, en mélangeant des éléments vrais (votre ville, votre profession, le nombre de vos enfants) avec des faits entièrement fictifs (un casier judiciaire, une condamnation pénale). C’est précisément ce cocktail de vrai et de faux qui rend les hallucinations si dangereuses pour la réputation des personnes visées.

📌
Bon à savoir
Le chercheur en droit Damien Charlotin a compilé une base de données recensant plus de 700 affaires dans le monde où des hallucinations d'IA ont produit de fausses citations juridiques soumises à des tribunaux. Le phénomène est massif et en pleine expansion.

Les dossiers qui ont tout changé

Ces affaires récentes dessinent les contours d’un contentieux en plein essor — et montrent à quel point les réponses juridiques varient selon les systèmes juridiques.

🇺🇸 Rejeté
Walters v. OpenAI
Animateur radio faussement accusé de détournement de fonds. Le tribunal a estimé qu'un lecteur raisonnable ne pouvait croire l'output comme un fait établi.
Géorgie · 2023-2025
🇳🇴 En cours
Holmen v. OpenAI / Noyb
Père de famille accusé d'avoir assassiné ses enfants. Plainte RGPD devant la Datatilsynet norvégienne.
Norvège · 2025
🇺🇸 Accord
Starbuck v. Meta
Influenceur faussement lié aux émeutes du 6 janvier par Llama. Accord amiable — recruté comme conseiller Meta AI.
États-Unis · 2025
🇦🇺 Abandonné
Maire de Hepburn Shire
Présenté comme condamné pour corruption. Plainte abandonnée — coûts de procédure prohibitifs.
Australie · 2023
🇮🇹 Sanction
Garante v. OpenAI
Amende de 15 M€ pour violations du RGPD, incluant des données personnelles inexactes et des hallucinations.
Italie · 2024
⚠️
Attention
L'affaire Walters, la première à aller au bout d'une procédure judiciaire, s'est soldée par une victoire d'OpenAI. Mais les motifs sont très liés au contexte américain (reasonable reader, actual malice) et ne se transposent pas en droit français.

Comprendre le droit

La diffamation — un terrain juridique miné

En droit français, la diffamation est définie par l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881 : « Toute allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne ou du corps auquel le fait est imputé est une diffamation. »

Pour qu’une action en diffamation aboutisse, il faut réunir quatre éléments cumulatifs :

  1. L’imputation d’un fait précis, susceptible de vérification — ce que fait typiquement une hallucination (« X a été condamné pour meurtre »)
  2. L’atteinte à l’honneur ou à la considération — c’est le cas lorsqu’on vous attribue un crime
  3. La publicité — la diffusion par un moyen de communication au public par voie électronique (article 23 de la loi de 1881)
  4. Un auteur identifiable — et c’est là que le bât blesse

Le piège de l’auteur fantôme

La loi de 1881 repose sur un système de responsabilité en cascade : directeur de publication, puis auteur, puis producteur. Or, un chatbot n’a pas de personnalité juridique. La question inédite est celle de savoir si OpenAI, Google ou Meta peuvent être assimilés à un directeur de publication au sens de cette loi.

🚨
Piège juridique
La prescription en matière de diffamation est de 3 mois à compter de la première publication (article 65 de la loi de 1881). Pour une hallucination éphémère dans une session de chat, déterminer le point de départ de ce délai — et prouver la matérialité des propos — peut s'avérer cauchemardesque. Captures d'écran horodatées obligatoires.

Publique ou privée ?

Le droit français distingue la diffamation publique (délit pénal, 12 000 € d’amende) de la diffamation non publique (contravention de 1re classe, 38 € d’amende). Si l’hallucination n’a été vue que par l’utilisateur qui l’a sollicitée, la condition de publicité peut faire défaut. Toutefois, si l’information est reproduite ou partagée, la diffusion publique est caractérisée.


L’article 1240, plan B du justiciable

Face aux limites du droit de la presse, la responsabilité civile extracontractuelle offre une voie plus souple. L’article 1240 du Code civil pose un principe simple : « Tout fait quelconque de l’homme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui par la faute duquel il est arrivé à le réparer. »

Condition Application aux hallucinations
FauteDéfaut de diligence d'OpenAI/Google dans la conception ou la surveillance du modèle
DommageAtteinte à la réputation, préjudice moral, perte de clientèle
Lien de causalitéL'hallucination a directement causé le préjudice subi

En droit français, contrairement au droit américain, il n’est pas nécessaire de prouver une intention malveillante (actual malice). La simple négligence suffit. Le régime français apparaît sensiblement plus protecteur que le régime américain.

⚠️
Obstacle tactique
La jurisprudence constante de la Cour de cassation interdit d'utiliser l'article 1240 pour contourner les dispositions protectrices de la loi de 1881. Si les faits constituent une diffamation, c'est sur le terrain de la loi de 1881 — avec ses contraintes procédurales strictes — qu'il faut agir.

Le RGPD change la donne

Pour un résident européen victime d’une hallucination, le règlement général sur la protection des données (RGPD) constitue probablement le levier le plus puissant à ce jour. L’IA générative traite des données personnelles et doit respecter les principes du RGPD, notamment celui d’exactitude des données posé par l’article 5(1)(d).

Art. 5(1)(d)
Exactitude
Données exactes et tenues à jour
Art. 16
Rectification
Exiger la correction des données
Art. 17
Effacement
Demander la suppression
Art. 15
Accès
Savoir quelles données sont traitées
Art. 82
Réparation
Droit à indemnisation du dommage

C’est exactement sur ce terrain que l’ONG Noyb a attaqué OpenAI à deux reprises. La première plainte, en avril 2024 devant l’autorité autrichienne, portait sur l’impossibilité de corriger la date de naissance erronée de Max Schrems générée par ChatGPT. La seconde, en mars 2025 devant l’autorité norvégienne, visait les fausses accusations de meurtre inventées par ChatGPT contre le citoyen Arve Hjalmar Holmen.

L’aveu d’impuissance d’OpenAI

Le point le plus révélateur : face aux demandes de rectification, OpenAI a reconnu qu’il lui était techniquement impossible de corriger des données fausses dans son modèle — l’entreprise ne peut que « bloquer » certaines réponses, sans supprimer les informations erronées sous-jacentes.

Les fausses informations restent dans le système — elles ne sont juste pas montrées aux utilisateurs.
— Noyb, à propos de la réponse d'OpenAI aux demandes de rectification RGPD
💡
En pratique
La CNIL recommande que les responsables de traitement informent clairement les personnes sur la manière dont ils interprètent et répondent aux demandes d'exercice de droits. Si OpenAI ne peut ni corriger ni effacer, la CNIL estime que des « solutions réalistes et proportionnées » doivent être trouvées, incluant le réentraînement du modèle ou l'application de filtres.

Comment déposer plainte

En France, la procédure est la suivante :

  1. Exercer vos droits directement auprès d’OpenAI via son portail de confidentialité
  2. En cas de réponse insatisfaisante (délai de 1 mois), déposer une plainte auprès de la CNIL — qui a déjà reçu plusieurs plaintes contre ChatGPT depuis 2023
  3. La CNIL peut mener une enquête, prononcer une injonction de mise en conformité et infliger une amende allant jusqu’à 20 millions d’euros ou 4 % du chiffre d’affaires mondial

Produit défectueux : la brèche européenne

Une voie de recours émergente et prometteuse : considérer le logiciel d’IA comme un produit défectueux. La nouvelle directive européenne n° 2024/2853, adoptée le 23 octobre 2024, bouleverse le cadre existant en intégrant explicitement les logiciels et les systèmes d’IA dans la définition de « produit ».

Aspect Ancien régime (1985) Nouveau régime (2024)
ProduitBiens meubles corporelsInclut logiciels, IA, services numériques
PréjudicesCorporels + matériels+ santé psychologique + corruption de données
PreuveIntégralement sur la victimeAllégée dans les cas complexes (IA)
ExonérationDéfaut postérieur = exonérationExclue si défaut vient d'une mise à jour

Cette directive permet désormais d’engager la responsabilité des « développeurs de logiciels, éditeurs d’IA, fournisseurs de services numériques intégrés ».

🚨
Piège juridique
La directive doit être transposée d'ici le 9 décembre 2026. Elle ne s'appliquera qu'aux produits mis sur le marché après cette date. En attendant, la qualification d'un logiciel en ligne comme « produit » au sens des articles 1245 et suivants du Code civil reste débattue.
📌
Bon à savoir
La Commission européenne a abandonné en février 2025 sa proposition de directive spécifique sur la responsabilité de l'IA. C'est donc la directive produits défectueux qui devra couvrir seule la responsabilité civile des systèmes d'IA — ce qui laisse des zones d'ombre importantes.

L’AI Act en embuscade

Le règlement européen sur l’IA (AI Act, règlement 2024/1689) impose des obligations de transparence aux fournisseurs de systèmes d’IA conversationnels. L’article 50 exige notamment que les utilisateurs soient informés qu’ils interagissent avec un système d’IA et que les contenus générés soient identifiables comme tels.

L’AI Act ne crée pas directement de droit à réparation pour les victimes d’hallucinations. Mais il offre un levier indirect : le non-respect des obligations de transparence pourrait constituer un élément de preuve de la négligence du fournisseur dans le cadre d’une action en responsabilité civile.

Les obligations de transparence de l’article 50 entreront en application le 2 août 2026. La Commission a lancé en septembre 2025 une consultation ciblée sur leur mise en œuvre, et un code de pratique est en cours d’élaboration — le premier projet a été publié en décembre 2025.

💡
En pratique
Les fournisseurs qui ne respectent pas les obligations de l'AI Act s'exposent à des amendes allant jusqu'à 15 millions d'euros ou 3 % du chiffre d'affaires mondial.

Les prétoires français entrent en scène

Fin 2025, les juridictions françaises ont commencé à être confrontées directement au phénomène. Trois tribunaux ont rendu des décisions mentionnant explicitement les hallucinations d’IA :

18 décembre 2025
Tribunal judiciaire de Périgueux
Constate que des jurisprudences citées « ne semblent pas correspondre à des décisions publiées » et invite le requérant à vérifier que ses références ne sont pas des hallucinations d'IA.
3 décembre 2025
Tribunal administratif de Grenoble
Observations similaires, pointant des jurisprudences inexistantes ou dont les numéros ne correspondaient pas aux dates indiquées.
Fin décembre 2025
Tribunal administratif d'Orléans
Mêmes constats — les tribunaux français reconnaissent désormais officiellement le phénomène et signalent qu'il engage la responsabilité professionnelle de ceux qui s'y fient.

Agir

Protocole d’urgence — que faire maintenant ?

1
Constituer la preuve Immédiat
Captures d'écran horodatées de l'hallucination. Constat d'huissier si l'enjeu est important. Notez le modèle utilisé, la date, l'heure et le prompt exact. Les réponses d'un chatbot sont éphémères — cette étape est critique.
2
Exercer vos droits RGPD J+1 à J+30
Demande formelle via le portail de confidentialité du fournisseur. Exercez votre droit de rectification (art. 16) et votre droit d'accès (art. 15). Délai de réponse : 1 mois.
3
Saisir la CNIL Si réponse insuffisante
Si la réponse est absente, tardive ou insuffisante, déposez une plainte auprès de la CNIL. Joignez vos preuves et la correspondance avec le fournisseur.
4
Consulter un avocat spécialisé Selon gravité
Un avocat en droit du numérique évaluera les voies les plus pertinentes selon votre situation.

Quelle voie choisir ?

Plainte RGPD (CNIL) Forte
Pas de prescription fixe · Pouvoir de sanction · Pas d'indemnisation directe
Responsabilité civile (art. 1240) Moyenne
Prescription 5 ans · Souplesse de preuve · Risque de requalification loi 1881
Produits défectueux (art. 1245 s.) Prometteuse (2026)
Prescription 3 ans · Responsabilité sans faute · Qualification « produit » encore incertaine
Diffamation (loi 1881) Délicate
Prescription 3 mois · Qualification pénale · Identification auteur + procédure stricte
AI Act (transparence) Indirect (2026)
Levier indirect · Preuve de négligence · Application complète en 2027

Pour obtenir des dommages et intérêts, il faudra démontrer un préjudice concret : perte de clients, refus d’embauche, atteinte à la santé psychologique. La directive 2024/2853, une fois transposée, couvrira explicitement l’atteinte « médicalement reconnue à la santé psychologique ».


Les disclaimers ne sont pas un bouclier

OpenAI et les autres fournisseurs d’IA incluent systématiquement dans leurs conditions d’utilisation des clauses limitant leur responsabilité. ChatGPT affiche en permanence un disclaimer indiquant que le système « peut produire des informations inexactes ».

En droit américain, ces avertissements ont joué un rôle décisif dans l’affaire Walters v. OpenAI : le tribunal a estimé qu’un utilisateur raisonnable, averti par ces disclaimers, ne pouvait pas croire les sorties de ChatGPT comme des faits établis.

🇺🇸 Droit américain
  • Standard du reasonable reader
  • Actual malice requis pour personnalité publique
  • Disclaimers très protecteurs pour le fournisseur
  • Section 230 — immunité potentielle
🇫🇷 Droit français & européen
  • Simple négligence suffit
  • RGPD = obligations légales non contractuelles
  • Clauses abusives réputées non écrites
  • Directive produits défectueux (2026)

La position de Noyb est radicale : « L’ajout d’une clause de non-responsabilité ne fait pas disparaître la loi ». En droit européen, une clause contractuelle ne peut pas exonérer un responsable de traitement de ses obligations légales au titre du RGPD. Et en droit français de la consommation, les clauses qui limitent la responsabilité du professionnel de manière abusive sont réputées non écrites.

⚠️
Argument à double tranchant
Le fait qu'OpenAI avertisse du risque d'hallucination pourrait toutefois jouer un rôle dans l'appréciation de la faute — un tribunal français pourrait considérer que l'entreprise a pris des mesures de prévention, réduisant d'autant sa responsabilité.

Anticiper

Ce qui change d’ici 2027

2 août 2025 En vigueur
Interdictions de l'AI Act
Systèmes à risque inacceptable interdits.
2 août 2026 Bientôt
Article 50 AI Act — transparence
Obligations de marquage et d'information pour tous les chatbots.
9 décembre 2026
Directive produits défectueux 2024/2853
Les logiciels IA deviennent des « produits » au sens du droit de la responsabilité.
2 août 2027
Application complète de l'AI Act
Toutes les obligations en vigueur, y compris pour les systèmes à haut risque.

D’ici là, le contentieux va continuer à se développer. Les plaintes Noyb en Autriche et en Norvège seront suivies de près, et il est probable que des actions similaires soient lancées devant la CNIL française. Les professionnels du droit parlent déjà d’une « multiplication de contentieux mettant en cause les éditeurs de services numériques, les concepteurs de solutions d’IA et les diffuseurs de contenus en ligne ».


Le verdict

Le RGPD est l'arme la plus efficace aujourd'hui — exactitude des données et droits de rectification/effacement s'appliquent directement
La diffamation (loi 1881) est envisageable mais se heurte à des obstacles majeurs : auteur, prescription 3 mois, publicité
La directive produits défectueux 2024/2853 couvrira les logiciels IA à partir de décembre 2026, avec allègement de la charge de preuve
Le droit français est plus protecteur que le droit américain : pas d'intention malveillante requise, clauses abusives non écrites
Priorité absolue : constituer la preuve immédiatement (capture d'écran, constat d'huissier), puis exercer ses droits RGPD auprès du fournisseur avant toute action contentieuse

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