En 2018, le journaliste américain James Vlahos entraîne un agent conversationnel à partir des messages, tweets et enregistrements vocaux de son père décédé d’un cancer. Ce « Dadbot » ouvre la voie à une industrie entière : celle des deadbots — des chatbots conçus pour imiter la manière de parler ou d’écrire d’une personne disparue. Depuis, des startups comme Eternos, HereAfter AI ou StoryFile proposent des services d’immortalité numérique à des prix allant de 10 à 15 000 dollars. En Chine, le marché explose. En France, la technologie se heurte à un mille-feuille juridique encore mal adapté à ces usages.
Car derrière la promesse émotionnelle — « reparler à vos proches » — se cachent des questions juridiques redoutables : qui consent ? Quelles données peut-on utiliser ? Et surtout : un entrepreneur français peut-il lancer un tel service sans risque ?
Anatomie d’un deadbot
Le terme deadbot (contraction de dead et bot) désigne un agent conversationnel imitant à dessein la manière de parler ou d’écrire d’une personne décédée. C’est la définition retenue par le Comité national pilote d’éthique du numérique (CNPEN) dans son avis n°3 de septembre 2021.
Techniquement, un deadbot repose sur la convergence de deux briques : les grands modèles de langage (GPT, Llama, Mistral…) alimentés par les données textuelles du défunt — messages, e-mails, publications, journaux intimes numérisés — et le clonage vocal via des outils comme ElevenLabs, capables de reproduire une voix à partir de quelques minutes d’enregistrement.
Mais tous les deadbots ne naissent pas de la même manière. Et cette distinction est fondamentale sur le plan juridique.
Un marché entre promesse et fragilité
L’économie des deadbots se structure autour de plusieurs acteurs, essentiellement anglo-saxons et chinois. Les prix varient de 10 dollars par session à 15 000 dollars pour un clonage vocal complet.
En France, aucun acteur spécialisé dans les deadbots n’a encore émergé de manière significative. La raison principale : l’incertitude juridique. Quelques entreprises comme iProtego ou Repos Digital proposent des services de gestion post-mortem des comptes numériques, mais sans la brique conversationnelle IA.
Le mille-feuille juridique français
Le cadre juridique applicable aux deadbots en France est fragmenté entre au moins quatre corpus de normes qui ne se parlent pas. Aucun ne mentionne explicitement les deadbots. Tous ont pourtant quelque chose à dire.
Le RGPD : un faux ami
C’est le point de départ de toute analyse. Le considérant 27 du RGPD est limpide : le règlement ne s’applique pas aux données à caractère personnel des personnes décédées. Les morts ne sont pas des « personnes concernées » au sens du texte.
Toutefois, ce même considérant ouvre la porte : les États membres « peuvent prévoir des règles relatives au traitement des données à caractère personnel des personnes décédées ». La France a saisi cette opportunité avec le cadre le plus développé d’Europe.
La loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 a introduit un mécanisme de directives anticipées numériques, codifié à l’article 85 de la loi Informatique et Libertés. Ce dispositif prévoit deux types de directives :
| Type | Portée | Enregistrement |
|---|---|---|
| Directives générales | Toutes les données personnelles | Tiers de confiance certifié (notaire) |
| Directives particulières | Un service spécifique | Directement auprès du responsable de traitement |
En l’absence de directives, les héritiers peuvent exercer certains droits, mais uniquement « dans la mesure nécessaire » pour organiser la succession, défendre la mémoire du défunt ou faire valoir leurs propres droits.
Droits de la personnalité : la mort comme frontière
La création d’un deadbot implique souvent la reproduction de la voix, du visage, voire de la gestuelle du défunt. Or, en droit français, les droits de la personnalité s’éteignent au décès. La Cour de cassation l’a rappelé fermement : le droit à l’image, fondé sur l’article 9 du Code civil, « s’éteint au décès de son titulaire » et n’est pas transmissible aux héritiers (Cass. 1re civ., 14 décembre 1999 ; confirmé le 31 janvier 2018 dans l’affaire Henri Salvador).
Cela signifie-t-il qu’un deadbot peut utiliser librement l’image et la voix d’un défunt ? Pas exactement. Deux garde-fous subsistent :
L’AI Act entre en scène
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act), entré en vigueur le 1er août 2024, ne mentionne pas spécifiquement les deadbots. Mais plusieurs de ses dispositions les concernent directement.
L’article 50 impose des obligations de transparence pour les systèmes d’IA à risque limité. Deux volets touchent les deadbots :
- Les fournisseurs d’IA conçues pour interagir directement avec des personnes physiques doivent s’assurer que l’utilisateur est informé qu’il interagit avec un système d’IA. Un deadbot devra donc clairement s’identifier comme une machine.
- Les déployeurs d’IA générant des deepfakes (contenus audio, vidéo ou image simulant un original authentique) doivent divulguer que le contenu a été artificiellement généré. Un deadbot reproduisant la voix clonée d’un défunt tombe dans cette catégorie.
L’article 5 de l’AI Act mérite une attention particulière. Il interdit les systèmes d’IA qui exploitent les vulnérabilités d’une personne — notamment liées à l’âge ou à une situation de détresse — pour influencer son comportement de manière préjudiciable. Un deadbot ciblant des personnes en deuil pourrait, dans certaines configurations commerciales agressives, tomber sous cette interdiction. Le risque est à évaluer au cas par cas.
Un code de bonnes pratiques sur la transparence des contenus générés par l’IA est en cours de rédaction depuis fin 2025, avec une finalisation prévue mi-2026.
La France, pionnière malgré elle
La France occupe une position singulière dans le paysage européen. Avant même que l’AI Act n’existe, deux institutions avaient déjà posé les jalons d’une réflexion éthique sur les deadbots.
L’avis n°3 du CNPEN (2021)
Le Comité national pilote d’éthique du numérique, dans son avis n°3 du 15 septembre 2021 sur les agents conversationnels, consacre un chapitre entier aux « agents conversationnels et la mémoire des morts ». Deux préconisations visent spécifiquement les deadbots :
Le CNPEN insiste sur le risque d’anthropomorphisme : les utilisateurs projettent spontanément des qualités humaines sur le chatbot, ce qui peut altérer leur jugement « tant sur le plan cognitif que moral ». Pour les personnes en deuil, ce risque est décuplé.
Le Cahier IP n°10 de la CNIL (2025)
En octobre 2025, la CNIL a publié son 10e Cahier Innovation et Prospective, « Nos données après nous », consacré intégralement aux données post mortem. Ce document est devenu la référence française sur le sujet.
La CNIL a organisé en 2025 l’événement air2025 « Intimité des disparus, mémoire des vivants », marquant l’entrée officielle de la mort numérique dans l’agenda réglementaire français.
Le nœud du consentement
C’est le cœur du problème. Le consentement conditionne la légalité de tout deadbot, mais les mécanismes actuels sont inadaptés.
Quand la personne consent de son vivant
C’est le cas le moins problématique. La personne s’inscrit sur une plateforme, enregistre sa voix, répond à des questions, et autorise contractuellement la création d’un agent conversationnel post mortem. Chez Eternos, les droits juridiques sur l’IA appartiennent à la personne entraînée et se transmettent comme un actif successoral.
Mais même dans ce cas, des zones grises subsistent : la personne a-t-elle été suffisamment informée de l’étendue de l’utilisation ? Le consentement donné à un instant T couvre-t-il les évolutions futures de la technologie ? Qu’en est-il de la durée ?
Quand les proches créent le deadbot après le décès
C’est la configuration juridiquement la plus risquée. Les proches alimentent un LLM avec les messages, e-mails et publications du défunt. Trois problèmes majeurs se posent.
Les mines du Code pénal
Au-delà du droit civil et de la protection des données, le Code pénal contient des dispositions directement applicables aux deadbots.
Guide de survie pour entrepreneurs
Pour un entrepreneur français souhaitant développer un service de deadbot, voici les recommandations concrètes issues de l’analyse juridique.
Vers un droit à la mort numérique ?
Le cadre juridique actuel est fragmenté, inadapté et insuffisant. Plusieurs pistes d’évolution se dessinent.
Au niveau européen, le Digital Omnibus Act en préparation pourrait modifier certains aspects de l’AI Act. L’occasion d’intégrer des dispositions spécifiques sur les deadbots n’a pas encore été saisie, mais le sujet monte dans l’agenda politique.
Au niveau français, la CNIL a clairement signalé son intention d’investir le sujet. Le Cahier IP n°10 et l’événement air2025 constituent les premières pierres d’une réflexion qui pourrait aboutir à des recommandations formelles, voire à une proposition législative.
Plusieurs questions structureront le débat dans les années à venir : faut-il créer un droit d’opt-out post mortem (sur le modèle du don d’organes : consentement présumé sauf opposition expresse) ? Doit-on imposer une durée maximale de fonctionnement des deadbots ? Les données des défunts doivent-elles être considérées comme un patrimoine numérique transmissible ? Comment articuler le droit des héritiers avec la volonté (éventuelle) du défunt ?
« La norme reste étrangement silencieuse, laissant dans une situation particulièrement délicate le défunt, confronté à une éternité numérique qu'il n'a pas choisie. »
— Revue des droits et libertés fondamentaux