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Le Data Privacy Framework (UE-USA) : a-t-on enfin le droit de stocker des données IA aux États-Unis ?

Par Mordehai Attia 14 min de lecture

Mis à jour : février 2026 · ~14 min de lecture

Depuis juillet 2023, le cadre de protection des données UE-États-Unis (Data Privacy Framework ou DPF) autorise à nouveau le transfert de données personnelles vers les organisations américaines certifiées. Le soulagement a été palpable chez les entreprises européennes qui dépendent d’outils IA hébergés aux États-Unis : OpenAI, Microsoft Azure, Google Cloud, AWS.

Mais cette accalmie est trompeuse. Le DPF a survécu à un premier recours devant le Tribunal de l’UE en septembre 2025, puis l’affaire est montée en appel devant la CJUE en octobre 2025. En parallèle, l’administration Trump a fragilisé plusieurs piliers du dispositif en démantelant le Privacy and Civil Liberties Oversight Board (PCLOB). Et le CLOUD Act continue de planer comme une épée de Damoclès sur toute donnée confiée à un fournisseur américain.

Alors, concrètement : une entreprise française peut-elle stocker les données de ses clients sur des services d’IA américains en toute légalité ? La réponse est oui, mais sous conditions strictes — et avec un plan B dans le tiroir.

En vigueur
Data Privacy Framework
Décision d'adéquation depuis juil. 2023
Risque élevé
Schrems III ?
Appel CJUE déposé oct. 2025
Non résolu
CLOUD Act
Conflit direct avec l'art. 48 RGPD

La saga en trois naufrages

L’histoire des transferts de données UE-USA est une saga de cadres juridiques successivement invalidés par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE). Le problème de fond n’a jamais changé : les lois américaines de surveillance (FISA Section 702, Executive Order 12.333) permettent aux agences de renseignement d’accéder massivement aux données des citoyens étrangers, ce qui entre en conflit direct avec le niveau de protection exigé par le RGPD.

Safe Harbor Invalidé
2000–2015 — Invalidé par l'arrêt Schrems I (CJUE, octobre 2015). La CJUE considère que la surveillance de masse américaine est incompatible avec les droits fondamentaux européens.
Privacy Shield Invalidé
2016–2020 — Invalidé par l'arrêt Schrems II (CJUE, juillet 2020). Même constat : les garanties américaines restent insuffisantes face aux pouvoirs de surveillance.
?
Data Privacy Framework En sursis
Juillet 2023–présent — Validé par le Tribunal de l'UE (sept. 2025), mais appel pendant devant la CJUE depuis oct. 2025. Repose sur l'Executive Order 14086 de Biden, pas sur une loi fédérale.

Le DPF repose sur l’Executive Order 14086 signé par Joe Biden en octobre 2022, qui introduit deux innovations majeures : des principes de proportionnalité et de nécessité pour la surveillance américaine, et la création d’une Data Protection Review Court (DPRC) permettant aux citoyens européens de contester l’utilisation de leurs données par les services de renseignement.


Un mécanisme conditionnel, pas un blanc-seing

Le DPF n’autorise pas n’importe quel transfert vers n’importe quelle entreprise américaine. C’est un mécanisme fondé sur l’autocertification auprès du Department of Commerce. Seuls les transferts vers des entités figurant sur la liste officielle des organisations certifiées sont couverts par la décision d’adéquation. En 2025, on y comptait plus de 2 800 entreprises certifiées — parmi lesquelles les principaux fournisseurs d’IA et de cloud : Microsoft, Google, Amazon, OpenAI, Meta, Salesforce, HubSpot ou encore Stripe.

Mon fournisseur US est-il couvert ?
Le fournisseur figure-t-il sur
dataprivacyframework.gov/list ?
✓ Oui
Transfert couvert par la décision d'adéquation. Vérifiez que la certification est à jour (renouvellement annuel).
✕ Non
Vous devez recourir à un autre mécanisme : CCT/SCC, BCR ou dérogations art. 49 RGPD.

Les entreprises certifiées s’engagent à respecter des principes similaires au RGPD : limitation de finalité, minimisation, droit d’accès, droit de rectification et de suppression, obligation d’assurer la continuité de la protection en cas de transfert ultérieur à un tiers.

⚠️
Attention
Si votre sous-traitant américain n'est pas certifié DPF, le transfert n'est pas couvert par la décision d'adéquation. Vous devez alors recourir à un autre mécanisme : clauses contractuelles types (CCT/SCC), règles d'entreprise contraignantes (BCR) ou dérogations de l'article 49 du RGPD.

Le DPF résiste à son premier assaut

Le 3 septembre 2025, le Tribunal de l’Union européenne a rendu un arrêt décisif dans l’affaire T-553/23 (Latombe c. Commission), rejetant le recours en annulation introduit par Philippe Latombe, député français et membre de la CNIL.

Latombe soulevait deux griefs principaux. Le Tribunal les a rejetés tous les deux — mais avec une lecture juridique qui ne fait pas l’unanimité.

Indépendance de la DPRC
Latombe estimait que cette cour, dont les juges sont nommés par l'Attorney General, ne pouvait être considérée comme indépendante du pouvoir exécutif.
Réponse du Tribunal
Mandats fixes, révocation uniquement pour cause grave, aucune influence des agences de renseignement sur les décisions.
Collecte en vrac de données
Le député dénonçait la possibilité pour les agences de renseignement de collecter massivement des données de citoyens européens sans autorisation judiciaire préalable.
Réponse du Tribunal
Distinction entre « collecte en vrac » (encadrée par l'E.O. 14086) et « collecte massive et indifférenciée » (non autorisée). L'absence d'autorisation préalable n'est pas incompatible en soi.

Le Tribunal s’est largement inspiré de la jurisprudence Big Brother Watch c. Royaume-Uni de la CEDH, plutôt que de la jurisprudence plus exigeante de la CJUE (La Quadrature du Net). Un choix qui ne manquera pas d’être scruté en appel.


La vraie bataille se joue en appel

Philippe Latombe a formé un pourvoi devant la Cour de justice de l’Union européenne le 31 octobre 2025. Cette procédure est potentiellement déterminante.

La CJUE est historiquement bien plus exigeante que le Tribunal sur les questions de surveillance et de droits fondamentaux. C’est elle qui a invalidé le Safe Harbor et le Privacy Shield dans les arrêts Schrems I et Schrems II. Elle pourrait considérer que le Tribunal s’est écarté de sa propre jurisprudence en adoptant un standard moins protecteur.

Le Tribunal semble s'être considérablement écarté de l'arrêt Schrems II.
— Max Schrems, président honoraire de noyb

L’association noyb pourrait également déposer un recours séparé. Une décision de la CJUE n’est pas attendue avant 2027 au plus tôt. En attendant, le DPF reste pleinement valide et utilisable. Mais les entreprises prudentes doivent anticiper un éventuel « Schrems III ».


Washington fragilise ses propres garanties

Sans attendre les tribunaux, l’administration Trump a posé deux actes qui fragilisent les piliers du DPF.

Le 27 janvier 2025, l’administration a licencié les trois membres démocrates du Privacy and Civil Liberties Oversight Board. Avec un seul membre restant sur cinq, le PCLOB n’a plus le quorum de trois membres nécessaire pour prendre des décisions. Or, cet organisme joue un rôle clé dans la supervision du respect des principes du DPF par les agences de renseignement.

Le 18 février 2025, l’Executive Order 14215 impose à toutes les agences fédérales, y compris la Federal Trade Commission (FTC), de soumettre leurs actions réglementaires significatives à un contrôle présidentiel. La FTC étant l’organe chargé de faire respecter les principes du DPF, cette mesure soulève des questions sur son indépendance — condition essentielle posée par l’article 45(2)(b) du RGPD.

État des piliers du DPF — avril 2026
PCLOB
Supervision du renseignement
3/5 membres licenciés
Quorum perdu — paralysé de fait
FTC
Enforcement des principes DPF
Soumise au contrôle présidentiel
EO 14215 — indépendance questionnée
E.O. 14086
Garanties de surveillance
Maintenu en l'état
Aucune modification directe
DPRC
Recours des citoyens UE
Maintenue en l'état
Opérationnelle
🚨
Piège juridique
L'E.O. 14086, socle du DPF, n'est pas une loi. C'est un décret présidentiel que le prochain président pourrait révoquer d'un trait de plume. Contrairement au RGPD, les garanties américaines ne sont pas codifiées dans une loi fédérale.

L’épée de Damoclès du CLOUD Act

Le DPF ne résout pas le problème posé par le CLOUD Act (2018). Cette loi fédérale permet aux autorités américaines de contraindre tout fournisseur de services soumis au droit américain à transmettre des données stockées sur ses serveurs, quelle que soit leur localisation géographique — y compris sur des serveurs situés en Europe.

Le conflit avec le RGPD est frontal. L’article 48 du RGPD stipule que les décisions de juridictions étrangères ne sont exécutoires dans l’UE qu’en vertu d’un accord international. Or le CLOUD Act n’est pas un accord international.

Data Privacy Framework
• Transferts commerciaux
• Vers les USA uniquement
• Décision d'adéquation (art. 45)
• Contrôle européen : oui
Conflit
CLOUD Act
• Accès enquêtes judiciaires
• Données US partout dans le monde
• Loi fédérale américaine
• Contrôle européen : aucun
Même si vos données sont hébergées sur un serveur Azure ou AWS situé en France, elles restent accessibles aux autorités américaines si le fournisseur est une entreprise américaine.

Ce que ça change pour votre IA

C’est la question qui préoccupe les entreprises françaises : peut-on utiliser ChatGPT, Copilot, Claude, Gemini ou d’autres IA américaines pour traiter des données personnelles ?

La réponse courte : oui, si le fournisseur est certifié DPF et que vous respectez les obligations du RGPD (base légale, information, contrat de sous-traitance conforme à l’article 28). Mais la réponse longue est plus nuancée.

🤖
OpenAI / ChatGPT
Certifié DPF — Serveurs Azure US
Données majoritairement stockées aux États-Unis. Par défaut, les conversations peuvent être utilisées pour l'entraînement. Les offres Enterprise, Teams et Edu garantissent que les données ne sont pas exploitées et proposent des engagements contractuels renforcés.
☁️
Microsoft Azure OpenAI
Certifié DPF — Datacenters UE disponibles
Accès aux modèles GPT-4 avec hébergement dans des datacenters européens (France, Pays-Bas, Irlande). DPA conforme au RGPD, engagement contractuel de non-utilisation pour l'entraînement. C'est l'option la plus protectrice parmi les fournisseurs américains.
🇫🇷
Alternatives européennes
Pas de transfert transatlantique
Pour les données les plus sensibles : Mistral AI (France), Aleph Alpha (Allemagne), ou des solutions souveraines OVHcloud / Scaleway. L'INESIA et le programme EU AI Champions fédèrent plus de 60 entreprises européennes.
💡
En pratique
La question n'est pas « puis-je utiliser un outil IA américain ? » mais « quelles données est-ce que j'y envoie ? ». Des données anonymisées ou pseudonymisées ne posent pas de problème de transfert. Les données sensibles (santé, finance, données judiciaires) nécessitent des garanties renforcées.

Le CEPD reste prudent

En novembre 2024, le Comité européen de la protection des données (CEPD) a publié son premier rapport d’évaluation du DPF. Le CEPD salue les efforts déployés pour mettre en œuvre le DPF et le mécanisme de recours via la DPRC. Mais il identifie plusieurs préoccupations persistantes : l’absence de recours effectif en appel des décisions de la DPRC, les incertitudes autour du fonctionnement réel du PCLOB (avant même son démantèlement), et le manque de transparence sur le nombre de plaintes traitées par le mécanisme de recours.

La Commission européenne conserve l’obligation de surveiller l’évolution du cadre américain et peut révoquer la décision d’adéquation si les conditions ne sont plus remplies. Le prochain rapport d’évaluation est prévu pour 2027, année où la CJUE pourrait également se prononcer sur l’appel Latombe.


Huit réflexes de survie

Face à l’incertitude juridique résiduelle, voici les mesures à adopter dès maintenant.

01
Vérifier la certification DPF
Avant tout transfert, consulter la liste officielle. La certification est annuelle — un fournisseur peut en sortir.
02
Cartographier les flux vers les USA
Identifiez quels outils transfèrent des données personnelles aux États-Unis : CRM, outils IA, analytics, stockage cloud, outils RH. Documentez dans votre registre des traitements.
03
Maintenir des CCT/SCC en parallèle
Ne misez pas tout sur le DPF. Si celui-ci était invalidé, vous auriez besoin d'un mécanisme de repli immédiat. De nombreux fournisseurs proposent déjà les deux.
04
Réaliser des analyses d'impact de transfert
Évaluez régulièrement les risques liés à la législation américaine (FISA 702, CLOUD Act) pour chaque transfert. Documentez vos conclusions.
05
Minimiser les données envoyées aux IA
Pseudonymisez ou anonymisez avant d'envoyer des données à un LLM. Ne collez jamais de données client brutes dans ChatGPT ou un outil similaire.
06
Privilégier l'hébergement européen
Azure OpenAI, Google Cloud, AWS proposent des régions européennes. Activez-les systématiquement.
07
Mettre à jour la politique de confidentialité
Informez vos clients que certains traitements impliquent des transferts vers les USA sur la base du DPF. Mentionnez le mécanisme de recours.
08
Suivre l'actualité réglementaire
L'appel devant la CJUE, les actions de l'administration Trump, et le prochain rapport d'évaluation de la Commission peuvent changer la donne à tout moment.

Si le château de cartes s’effondre

L’hypothèse d’un « Schrems III » n’est pas fantaisiste. Si la CJUE invalide le DPF, les conséquences seraient immédiates : tous les transferts fondés exclusivement sur le DPF deviendraient illicites immédiatement. Les entreprises devraient basculer sur des clauses contractuelles types (CCT/SCC) — accompagnées d’analyses d’impact de transfert (TIA) et de mesures supplémentaires. Le coût de mise en conformité serait considérable, surtout pour les PME et les startups.

C’est pourquoi la recommandation unanime des experts est de ne jamais dépendre exclusivement du DPF. Prévoir un mécanisme alternatif (SCCs + TIA) pour chaque transfert reste la stratégie la plus prudente.


Le pari du cloud de confiance

Face aux limites structurelles du DPF et du CLOUD Act, la France développe une approche de cloud de confiance qui tente de concilier l’utilisation des technologies américaines avec la souveraineté des données.

Plusieurs initiatives sont en cours : Bleu (joint-venture Microsoft / Orange / Capgemini), S3NS (Thales / Google) et le programme SecNumCloud de l’ANSSI. L’objectif : héberger les données sur des infrastructures juridiquement françaises, opérées par des entités de droit français, tout en bénéficiant des technologies des hyperscalers américains.

Pour l’IA spécifiquement, Mistral AI propose des modèles déployables sur des infrastructures européennes, et l’initiative Mistral Compute se positionne comme une alternative souveraine.


Les dates qui comptent

Juil. 2023
Adoption du DPF par la Commission — transferts vers les entités certifiées autorisés
Nov. 2024
Premier rapport d'évaluation du CEPD — progrès salués, préoccupations persistantes
Janv. 2025
Démantèlement du PCLOB par l'administration Trump — supervision fragilisée
Fév. 2025
EO 14215 soumettant la FTC au contrôle présidentiel — indépendance questionnée
Sept. 2025
Arrêt du Tribunal de l'UE (Latombe c. Commission) — DPF validé en première instance
Oct. 2025
Appel de Latombe devant la CJUE — procédure en cours
~2027
Prochain rapport d'évaluation + possible arrêt CJUE — moment de vérité pour le DPF

Le verdict

Synthèse — avril 2026
Le DPF est valide et utilisable depuis juillet 2023 pour transférer des données vers les entreprises américaines certifiées — y compris les fournisseurs d'IA.
Le Tribunal de l'UE a confirmé la validité du DPF en septembre 2025, mais un appel est pendant devant la CJUE depuis octobre 2025.
!
L'administration Trump a fragilisé deux piliers du dispositif (PCLOB et indépendance de la FTC), sans toucher directement à l'E.O. 14086.
Le CLOUD Act reste un risque structurel non résolu : les données hébergées par un fournisseur américain restent accessibles aux autorités US, même stockées en Europe.
Stratégie recommandée : DPF + SCCs en parallèle + minimisation des données + hébergement européen pour les données sensibles.
Surveiller l'arrêt de la CJUE attendu vers 2027, qui pourrait, comme Schrems I et Schrems II, tout remettre en question.

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