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France IA et droit Licences logicielles Open source Propriété intellectuelle AI Act

Code généré par Copilot, ChatGPT, Claude ou Gemini : quelle licence s'applique à votre logiciel ?

Par Mordehai Attia 14 min de lecture

Vous utilisez GitHub Copilot pour compléter vos fonctions, ChatGPT pour générer un module entier, Claude pour refactorer du code legacy, ou Gemini Code Assist pour prototyper une API. La productivité est réelle. Mais une question cruciale reste largement ignorée par les équipes techniques : sous quelle licence se trouve le code que l’IA vient de produire pour vous ?

votre-projet / src / api / auth.ts
// Prompt : « Génère un middleware d'authentification JWT »
// Source : Copilot · ChatGPT · Claude · Gemini
export const authMiddleware = (req, res, next) => {
  const token = req.headers.authorization?.split(" ")[1];
  if (!token) return res.status(401).json({ error: "No token" });
  // ... 47 lignes de code production-ready
}
LICENCE : INCONNUE
Ce code peut contenir des fragments sous GPL, MIT, Apache ou licence propriétaire. Aucune vérification automatique n'a été effectuée.

Entre le droit d’auteur français qui exige une création humaine originale, les conditions d’utilisation des fournisseurs qui varient considérablement, et le risque de contamination par des licences open source intégrées dans les données d’entraînement, le statut juridique du code généré par IA constitue un angle mort majeur pour les entreprises. Un angle mort qui peut coûter cher.


CADRE JURIDIQUE

Qui est vraiment l’auteur d’un code écrit par une IA ?

Le point de départ est le Code de la propriété intellectuelle (CPI). En France, le logiciel est une œuvre de l’esprit protégée par le droit d’auteur. Deux conditions sont cumulatives : l’œuvre doit être originale et résulter d’une création humaine.

C’est là que le bât blesse. Comme le rappelle une analyse du cabinet Dreyfus & Associés, l’exigence d’originalité humaine est non négociable en France et dans l’Union européenne. L’auteur doit démontrer que l’œuvre reflète l’empreinte de sa personnalité, résultant de ses choix libres et créatifs. Une IA, par définition, ne possède pas de personnalité juridique.

La conséquence directe : un code intégralement généré par une IA, sans intervention créative humaine significative, ne bénéficie probablement d’aucune protection par le droit d’auteur en France. Il tomberait de facto dans le domaine public. Le Parlement européen a confirmé cette position dans une étude de 2025.

Aux États-Unis, le US Copyright Office a réaffirmé en 2025 que la paternité humaine (human authorship) est une exigence fondamentale. La décision Thaler v. Perlmutter (2023), confirmée en appel en 2025, qualifie la paternité humaine de « socle fondamental » du droit d’auteur américain.

Le Royaume-Uni fait figure d’exception avec la section 9(3) du Copyright, Designs and Patents Act, qui attribue la paternité d’une œuvre générée par ordinateur à la personne ayant pris les dispositions nécessaires à sa création — mais cette approche n’a jamais été testée en justice dans le contexte de l’IA générative.

🇫🇷 🇪🇺
France & Union européenne
NON PROTÉGEABLE
Code 100 % IA : pas de droit d'auteur. L'originalité exige l'empreinte de la personnalité de l'auteur humain.
Art. L112-2 CPI · Directive DSM
🇺🇸
États-Unis
NON ENREGISTRABLE
Le Copyright Office exige une human authorship. Confirmé par Thaler v. Perlmutter en appel (2025).
US Copyright Office · Thaler v. Perlmutter
🇬🇧
Royaume-Uni
POTENTIELLEMENT OUI
La section 9(3) CDPA attribue la paternité à la personne ayant pris les dispositions nécessaires. Non testé pour l'IA.
s. 9(3) CDPA 1988

Et si votre logiciel repose à 40 % sur de l’IA ?

Au-delà du statut d’un extrait isolé, une interrogation fondamentale émerge : si votre logiciel repose en grande partie sur du code généré par IA, est-il encore original au sens du droit d’auteur français ?

Comme le rappelle l’Agence pour la Protection des Programmes (APP), la protection suppose que le logiciel reflète l’empreinte de la personnalité de son auteur. Si la part de code humain est marginale par rapport au code généré, la démonstration d’originalité devient extrêmement difficile. Un concurrent pourrait arguer que les portions générées par IA sont dans le domaine public et donc librement reproductibles.

"L'absence de protection par le droit d'auteur ne signifie pas absence de risque. Le code généré peut reproduire des fragments de code tiers protégés, soumis à des licences spécifiques."

— Agence pour la Protection des Programmes (APP)

LES FOURNISSEURS

Copilot, ChatGPT, Claude, Gemini : que disent vraiment les contrats ?

Tous les grands fournisseurs affirment ne pas revendiquer la propriété des outputs. Mais les détails divergent considérablement — et c’est dans ces détails que se nichent les risques.

GitHub Copilot
MICROSOFT / OPENAI
Propriété de l'output à l'utilisateur
Indemnisation PI (Business / Enterprise)
Filtre de détection code public (activable)
Données non utilisées pour l'entraînement (Business/Enterprise)
L'indemnisation PI exige l'activation du filtre de détection. Sans filtre = sans protection juridique Microsoft.
ChatGPT / Codex
OPENAI
Propriété cédée expressément à l'utilisateur
Indemnisation PI (Enterprise uniquement)
Aucun filtre de détection de code public
Données non utilisées (API / Enterprise)
Avertissement explicite : les outputs « peuvent être soumis à des licences tierces, y compris open source ».
Claude
ANTHROPIC
Propriété de l'output à l'utilisateur
Indemnisation PI élargie (API / Commercial)
Pas de filtre de détection de code public
Données non utilisées (Commercial) · opt-out (Consumer)
Indemnisation copyright depuis janvier 2024, couvrant les réclamations de contrefaçon liées à l'utilisation autorisée.
Gemini / Code Assist
GOOGLE
Propriété de l'output à l'utilisateur
~ Indemnisation PI variable selon l'offre
Pas de filtre de détection de code public
! Données utilisées pour l'entraînement sur l'offre gratuite
Distinction gratuit / payant déterminante. Google AI Studio (gratuit) = vos données servent à améliorer les modèles.

Les conditions de GitHub Copilot sont les plus détaillées : vous conservez la propriété des suggestions intégrées, mais vous restez entièrement responsable du code expédié. Pour les clients Business et Enterprise, Microsoft offre une indemnisation en matière de propriété intellectuelle.

Les conditions européennes d’OpenAI cèdent expressément tout droit sur l’output à l’utilisateur, mais les conditions de service ajoutent un avertissement capital : les outputs de génération de code peuvent être soumis à des licences tierces. Anthropic propose depuis janvier 2024 une indemnisation élargie en matière de copyright aux clients API et commerciaux. Google, via les conditions de l’API Gemini et le contrat de licence Gemini Code Assist, confirme que le licencié conserve tous les droits sur les matériaux développés.

"La « propriété de l'output » que vous accordent les CGU est une propriété contractuelle, pas une protection par le droit d'auteur. Si le code généré n'est pas protégeable, la cession porte sur… rien."

— Le piège juridique central du code généré par IA

LE PIÈGE

Le vrai danger : quand la GPL se cache dans votre code

C’est le piège le plus dangereux et le moins compris. Les modèles d’IA sont entraînés sur des milliards de lignes de code provenant de dépôts publics, dont une large part est sous licence open source. Lorsqu’une IA génère du code, elle ne crée pas ex nihilo : elle s’appuie sur des structures, des patterns et parfois des extraits directs tirés de ses données d’entraînement.

Comme l’explique l’APP, si le code suggéré par l’IA est soumis à une licence open source contaminante comme la GPL, le logiciel qui l’incorpore sera soumis à cette licence. Un article de CIO Online résume bien la situation : l’utilisateur peut se retrouver à violer accidentellement les termes d’une licence sans le savoir.

Risque faible
MIT / Apache / BSD
Licences permissives. Obligation d'attribution et de mention de la licence — rarement respectée avec du code IA.
Conséquence : mention à ajouter dans vos NOTICES
Risque élevé
GPL / AGPL
Copyleft fort. Obligation potentielle de distribuer l'intégralité de votre code source sous la même licence.
Conséquence : votre code propriétaire devient open source
Risque critique
Licence propriétaire
Contrefaçon pure et simple, avec risque de poursuites civiles et pénales.
Conséquence : dommages-intérêts, injonction, casier

En France, la Cour de cassation a confirmé en 2022 la possibilité pour le titulaire de droits d’agir sur le fondement de la contrefaçon en cas de violation d’un contrat de licence open source. Ce n’est pas un risque théorique.

Le filtre de détection : une protection partielle

GitHub Copilot propose un filtre de détection de duplication qui compare les suggestions avec le code indexé depuis les dépôts publics. Quand le filtre est activé en mode « Block », toute suggestion correspondant à du code public est supprimée. Les conditions de Copilot précisent que l’indemnisation PI de Microsoft ne s’applique pas si ce filtre n’est pas activé.

Selon les données de GitHub, environ 1 % des suggestions contiennent des extraits de plus de 150 caractères correspondant aux données d’entraînement. Ce chiffre paraît faible, mais à l’échelle d’un projet de milliers de lignes, le risque est bien réel. Les autres fournisseurs (OpenAI, Anthropic, Google) ne proposent pas de filtre équivalent.


CONTENTIEUX

Les procès qui redessinent les règles du jeu

Trois affaires structurantes sont en cours en 2026, sur trois continents. Leur issue façonnera durablement le cadre juridique du code généré par IA.

🇺🇸 En appel
Doe v. GitHub, Inc.
Ninth Circuit · Californie du Nord
Première action collective aux États-Unis : des développeurs allèguent que Copilot reproduit du code sous licence sans respecter les obligations d'attribution. La majorité des plaintes a été rejetée, mais deux réclamations cruciales subsistent : violation des licences open source et rupture de contrat.
Enjeu : la reproduction non identique de code sous licence par une IA constitue-t-elle une violation du DMCA ?
🇫🇷 En cours
SNE, SGDL & SNAC v. Meta
Tribunal judiciaire de Paris · mars 2025
Première action française sur l'IA et le droit d'auteur. Les organisations représentant les éditeurs et auteurs français allèguent une violation massive du droit d'auteur par l'utilisation non autorisée d'œuvres protégées pour entraîner les modèles de Meta. Bien que portant sur du contenu textuel, le précédent sera décisif pour le code.
Enjeu : l'interprétation française de l'exception TDM face à l'IA générative.
🇩🇪 Jugé
GEMA v. OpenAI
Tribunal de Munich · novembre 2025
Le tribunal a statué que la « mémoire » des données d'entraînement au sein du modèle constitue une reproduction au sens du droit d'auteur. Transposé au code : si un modèle peut restituer une fonction GPL complexe, il contient du code GPL, et la licence devrait s'appliquer.
Enjeu : la « mémorisation » d'un modèle = reproduction protégée ?
À ce jour, aucun tribunal français n'a encore rendu de décision sur un contentieux impliquant directement du code source généré par IA. L'incertitude juridique reste maximale.

RÉGLEMENTATION EUROPÉENNE

AI Act, directive DSM et Code de bonnes pratiques : quel nouveau cadre ?

Le cadre réglementaire européen apporte des couches supplémentaires de complexité — mais aussi de protection.

L’exception de fouille de textes et de données (TDM)

L’exception de text and data mining, transposée en France à l’article L122-5-3 du CPI, permet l’analyse automatisée de textes et de données, y compris de code source. Toutefois, les titulaires de droits peuvent s’y opposer par un opt-out. Comme le rappelle le guide Chambers & Partners sur l’IA en France, des organismes comme la SACEM ont exercé cet opt-out, obligeant les développeurs d’outils IA à obtenir une autorisation préalable.

Le règlement sur l’IA (AI Act)

L’AI Act impose aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général (GPAI) des obligations de transparence sur les données d’entraînement (articles 53 à 55). Le Code de bonnes pratiques sur les IA à usage général, entré en vigueur le 2 août 2025, précise ces obligations.

Les fournisseurs doivent mettre en place des dispositifs techniques pour éviter que leurs modèles ne reproduisent de manière illicite des contenus protégés.
Ils doivent intégrer une clause interdisant les usages violant le droit d'auteur dans leurs CGU, y compris pour les modèles distribués sous licence libre.
L'EUIPO a constaté en mai 2025 l'émergence d'un marché direct de licences entre développeurs d'IA et titulaires de droits, tout en soulignant qu'aucune solution universelle n'existe encore.

PROTÉGER VOTRE CODE

Comment sécuriser juridiquement votre logiciel assisté par IA ?

Face à cette incertitude juridique, voici les réflexes concrets à ancrer dans vos pratiques de développement.

01
Documentez votre processus créatif
Conservez une trace de vos prompts, itérations, choix architecturaux et modifications manuelles. Cette documentation sera votre meilleure preuve d'originalité en cas de litige.
02
Activez le filtre de détection de code public
Sur GitHub Copilot, c'est indispensable : sans filtre activé, l'indemnisation PI de Microsoft ne s'applique pas. Vérifiez les paramètres équivalents sur les autres outils.
03
Mettez en place un audit de licences
Utilisez des outils de Software Composition Analysis (SCA) comme FOSSA, Snyk ou Black Duck pour scanner le code généré et détecter d'éventuels fragments sous licence open source.
04
Établissez une politique interne d'utilisation de l'IA
Définissez clairement quels outils sont autorisés, dans quels contextes, et quelles vérifications doivent être effectuées avant d'intégrer du code généré en production.
05
Privilégiez les offres commerciales avec indemnisation PI
Copilot Business/Enterprise, OpenAI Enterprise et Anthropic API offrent des protections juridiques significativement supérieures aux offres gratuites ou grand public.
06
Ne copiez jamais aveuglément le code généré
Traitez-le comme un premier jet. Reformulez, adaptez, intégrez votre logique propre. Plus la contribution humaine est significative, plus la protection juridique est solide.
07
Séparez les composants incertains
Si vous intégrez du code dont le statut juridique est incertain, isolez-le dans des modules distincts pour limiter le risque de contamination copyleft à l'ensemble du projet.
08
Formez vos équipes aux licences
Assurez-vous que vos développeurs comprennent la différence entre licences permissives (MIT, Apache, BSD) et licences copyleft (GPL, AGPL, LGPL), et les implications de chaque type sur votre code propriétaire.

Quel impact business pour votre entreprise ?

Les conséquences varient radicalement selon votre positionnement. Quatre profils, quatre enjeux distincts.

💻
Éditeur de logiciels
La valorisation de l'entreprise est directement impactée. Un investisseur ou acquéreur réalisera un audit PI. Si une part significative du code n'est pas protégeable ou est contaminée par des licences non conformes, la valorisation baissera mécaniquement.
🚀
Startup en levée
La due diligence inclut désormais systématiquement des questions sur l'utilisation d'IA dans le développement. Ne pas avoir de politique claire est un signal d'alerte pour les investisseurs.
💼
ESN & freelances
La garantie de non-contrefaçon dans les contrats de prestation prend une dimension nouvelle. Si le code livré intègre des éléments potentiellement contrefaisants, la responsabilité du prestataire peut être engagée.
🏥
Entreprise réglementée
L'utilisation de code IA dans des systèmes à haut risque (santé, finance, RH) ajoute une couche de conformité AI Act : la traçabilité des composants logiciels devient une obligation.

Ce qu’il faut retenir

Le code intégralement généré par IA n'est probablement pas protégeable par le droit d'auteur en France ni dans l'UE, faute d'originalité humaine.
📄
Les fournisseurs ne revendiquent pas la propriété des outputs, mais vous restez entièrement responsable du code que vous intégrez.
💣
Le risque de contamination par la GPL est le danger le plus concret et le plus sous-estimé pour les logiciels commerciaux.
🛡
L'indemnisation PI n'est disponible que sur les offres commerciales et sous conditions strictes (filtre activé pour Copilot).
📑
La documentation de votre processus créatif et l'audit de composition logicielle sont les deux piliers d'une stratégie de protection efficace.
Le cadre juridique est en pleine construction : les décisions de 2025-2026 (Doe v. GitHub, SNE v. Meta, GEMA v. OpenAI) façonneront durablement les règles du jeu.

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