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Chatbot médical et responsabilité : qui paie quand l'IA se trompe ?

Par Mordehai Attia 14 min de lecture

Un radiologue valide une alerte générée par un algorithme d’aide au diagnostic. Un généraliste suit la recommandation d’un outil d’IA pour orienter un patient. Un chatbot médical, accessible en ligne, fournit une analyse erronée de symptômes à un patient qui retarde sa consultation. Trois scénarios, une même question : quand l’intelligence artificielle intervient dans la chaîne de soins, qui porte la responsabilité en cas d’erreur ?

La réponse n’est pas simple. En France, plus de 35 % des établissements de santé utilisent désormais un dispositif intégrant de l’IA, selon Medtech France. Le cadre juridique, lui, se construit à marche forcée avec l’empilement de textes français et européens : loi bioéthique de 2021, RGPD, règlement sur l’IA (AI Act), directive sur les produits défectueux de 2024. Résultat : une chaîne de responsabilités éclatée entre le médecin, l’éditeur du logiciel, l’établissement de santé et le fabricant du dispositif médical.

Ce qui était un sujet théorique il y a trois ans est devenu un enjeu opérationnel pour tout professionnel de santé ou startup MedTech.

35 %
Établissements de santé utilisant l'IA
+42 %
Hausse des réclamations liées à l'IA en un an
35 M€
Sanctions maximales AI Act
619
Demandes d'autorisation CNIL (données santé, 2024)

1. Le principe fondateur : le médecin reste le décideur

En droit français, le médecin est et demeure seul responsable de ses décisions cliniques. C’est un pilier du droit médical, ancré dans le code de déontologie médicale et dans la jurisprudence constante de la Cour de cassation. L’IA ne change rien à cette règle de fond.

L’article R. 4127-33 du code de la santé publique dispose que le médecin « doit toujours élaborer son diagnostic avec le plus grand soin ». Qu’il utilise un stéthoscope ou un algorithme de deep learning, cette obligation de moyens s’applique intégralement. L’IA est un outil d’aide à la décision, pas un substitut au jugement clinique.

Concrètement, un médecin qui se fie aveuglément à la recommandation d’un chatbot médical ou d’un logiciel de triage sans exercer son propre raisonnement clinique engage sa responsabilité. L’Académie nationale de médecine a rappelé dans son rapport de 2025 que l’information délivrée par le médecin au patient et la maîtrise de la décision constituent la « pièce maîtresse de la responsabilité médicale ».

⚠️
Attention
Le risque principal pour le praticien n'est pas d'utiliser l'IA, mais de s'y fier sans recul critique. C'est ce que les spécialistes appellent le biais d'automatisation (automation bias) — la tendance à faire confiance aveuglément à la machine.

2. La loi bioéthique de 2021 : obligations spécifiques du médecin face à l’IA

La loi n° 2021-1017 du 2 août 2021 relative à la bioéthique a introduit dans le code de la santé publique l’article L. 4001-3, premier texte français à encadrer spécifiquement l’usage de l’IA en médecine. Il impose trois obligations au professionnel de santé qui utilise un dispositif médical comportant un traitement algorithmique appris sur des données massives.

Information du patient
Le patient doit être informé du recours à l'IA et, le cas échéant, de l'interprétation qui en résulte. Débiteur : professionnel de santé.
Accessibilité des données
Les données utilisées et les résultats doivent être accessibles aux professionnels de santé concernés. Débiteur : professionnel de santé / établissement.
Explicabilité
Les concepteurs doivent assurer l'explicabilité du fonctionnement de l'algorithme pour les utilisateurs. Débiteur : concepteur / éditeur.

Ce texte formalise le principe de garantie humaine de l’IA en santé, conceptualisé par l’association Ethik-IA et intégré dans les grilles d’évaluation de la Haute Autorité de Santé (HAS). La HAS a d’ailleurs publié fin 2025 ses « Premières clefs d’usage de l’IA générative en santé », avec la méthodologie A.V.E.C. (Apprendre, Vérifier, Estimer, Communiquer).

🚨
Piège juridique
L'article L. 4001-3 ne couvre que les dispositifs médicaux utilisant un apprentissage sur des données massives. Les systèmes experts à base de règles ou les chatbots grand public (ChatGPT, etc.) utilisés de facto par des patients n'entrent pas dans son champ. C'est une lacune majeure du texte.

3. L’AI Act : le dispositif médical comme système à haut risque

Le règlement (UE) 2024/1689, dit AI Act, adopté le 13 juin 2024 et entré en vigueur le 1er août 2024, classe les dispositifs médicaux intégrant de l’IA parmi les systèmes à haut risque (à l’exception des dispositifs de classe I et des DMDIV de classe A).

Les obligations sont réparties entre deux acteurs clés.

Le fournisseur (développeur, fabricant)

Le fournisseur du système d’IA à haut risque supporte les obligations les plus lourdes : système de gestion des risques (article 9), gouvernance des données d’entraînement, documentation technique, transparence vis-à-vis du déployeur (article 13), conception permettant le contrôle humain (article 14), et exactitude, robustesse et cybersécurité (article 15).

Le déployeur (hôpital, clinique, médecin libéral)

Le professionnel de santé ou l’établissement qui déploie le système est soumis à l’article 26, qui impose notamment de :

  • Utiliser le système conformément aux instructions du fournisseur
  • Confier la surveillance humaine à des personnes compétentes et formées
  • Contrôler le fonctionnement et signaler tout risque ou incident grave
  • Conserver les journaux de fonctionnement pendant au moins six mois
  • Réaliser une analyse d’impact sur la protection des données (AIPD) au titre du RGPD
1er août 2024
Entrée en vigueur du règlement
2 février 2025
Interdiction des pratiques à risque inacceptable
2 août 2025
Obligations de transparence et GPAI
2 août 2026
Obligations systèmes à haut risque (dont DM-IA)
Date critique pour les dispositifs médicaux intégrant de l'IA
2 août 2027
Application complète (DM existants sur le marché)
Sanctions
Jusqu'à 35 M€ ou 7 % du CA mondial
📌
Bon à savoir
L'AI Act ne crée pas un régime de responsabilité civile autonome. Il impose des obligations de conformité dont la violation peut engager la responsabilité du fournisseur ou du déployeur sur le fondement du droit commun (responsabilité contractuelle, délictuelle, ou du fait des produits défectueux).

4. La nouvelle directive produits défectueux : l’IA comme « produit »

C’est l’un des changements les plus structurants et les moins commentés. La directive (UE) 2024/2853 du 23 octobre 2024 relative à la responsabilité du fait des produits défectueux remplace la directive historique de 1985. Transposition obligatoire avant le 9 décembre 2026.

Son apport majeur : les logiciels, y compris les systèmes d’IA, sont désormais des « produits » au sens de la directive. Cela signifie qu’un algorithme de diagnostic défectueux — parce qu’il a été entraîné sur des données biaisées, parce qu’il ne gère pas correctement certains profils de patients, ou parce qu’une mise à jour a dégradé ses performances — engage la responsabilité sans faute du fabricant.

La directive innove sur plusieurs points cruciaux pour la MedTech :

Auto-apprentissage
L'évaluation de la défectuosité prend en compte la capacité d'auto-apprentissage du produit après sa mise sur le marché.
Mises à jour
Le fabricant reste responsable des défauts causés par les mises à jour logicielles qu'il déploie.
Divulgation des preuves
La victime peut demander au juge d'ordonner au défendeur de communiquer les éléments pertinents, y compris sur le fonctionnement interne de l'IA.
Présomption de causalité
En cas de complexité technique excessive, le juge peut présumer le lien de causalité entre le défaut et le dommage.
⚠️
Attention
La Commission européenne a retiré en février 2025 sa proposition de directive spécifique sur la responsabilité en matière d'IA. C'est donc la directive produits défectueux qui, combinée à l'AI Act, constitue le cadre de responsabilité civile applicable à l'IA, comme l'analyse le cabinet Mathias Avocats.

5. Fournisseur, déployeur, établissement : qui est responsable de quoi ?

L’Académie nationale de médecine a identifié dans son rapport de 2025 une « chaîne de responsabilités complexe » entre les différents acteurs.

Acteur Rôle Fondement juridique Type de responsabilité
Fournisseur Conception, entraînement, mise sur le marché AI Act (art. 16), directive produits défectueux, MDR 2017/745 Sans faute (produit défectueux) + administrative
Déployeur Mise en service, paramétrage, supervision AI Act (art. 26), RGPD (art. 35), code de la santé publique Organisationnelle (faute de service ou contrat)
Médecin Décision clinique, information du patient CSP art. L. 4001-3, art. R. 4127-33, code de déontologie Civile contractuelle ou délictuelle
Patient Victime potentielle Loi du 4 mars 2002 (droits des malades), directive produits défectueux Droit à réparation

« La tendance qui se dessine est celle d'une responsabilité tripartite. Le médecin répond de son jugement clinique. L'éditeur répond de la qualité et de la sécurité de son algorithme. L'établissement répond de l'intégration du dispositif dans les protocoles de soins et de la formation des praticiens. »

— Académie nationale de médecine, Rapport IA et responsabilité médicale, 2025

6. Le cas particulier du chatbot médical grand public

Les chatbots conversationnels utilisés directement par les patients (ChatGPT, Gemini, ou des chatbots spécialisés santé) posent un problème juridique distinct. Ils ne sont généralement pas certifiés comme dispositifs médicaux et leurs éditeurs excluent explicitement l’usage médical dans leurs conditions d’utilisation. OpenAI a d’ailleurs durci sa politique fin 2025 en interdisant à ChatGPT de fournir des recommandations nécessitant une licence professionnelle.

Pour autant, des millions de patients les utilisent pour interpréter des symptômes, comprendre des résultats d’analyses ou évaluer l’urgence d’une consultation. Le risque est double.

Risque patient
Diagnostic tardif ou fausse réassurance
L'Inserm souligne que plus on augmente la spécificité des questions médicales posées à un LLM généraliste, plus les erreurs se multiplient. Un patient rassuré à tort peut retarder une consultation vitale.
Risque éditeur
Responsabilité malgré les disclaimers
Si un chatbot se présente comme capable d'analyser des symptômes et que cette fonctionnalité cause un dommage, la directive produits défectueux pourrait s'appliquer — le logiciel étant un « produit » et la présentation créant une attente légitime de sécurité.
🚨
Piège juridique
Un médecin qui recommande à ses patients d'utiliser un chatbot non certifié comme outil de pré-triage pourrait voir sa responsabilité engagée au titre de l'obligation de prudence, même si le chatbot n'est pas un dispositif médical au sens du MDR.

7. Le RGPD : une couche de responsabilité supplémentaire

L’utilisation de l’IA en santé implique nécessairement le traitement de données de santé, qualifiées de données sensibles par l’article 9 du RGPD. La CNIL a finalisé en 2025 ses recommandations sur le développement des systèmes d’IA et prépare des fiches sectorielles dédiées à la santé.

Les obligations RGPD viennent s’ajouter aux obligations sectorielles :

  • Analyse d’impact (AIPD) obligatoire avant tout déploiement d’un système d’IA à haut risque en santé (AI Act, art. 26.9, renvoyant au RGPD, art. 35)
  • Base légale du traitement : consentement explicite ou intérêt public en matière de santé
  • Minimisation des données : ne collecter que ce qui est strictement nécessaire au fonctionnement du dispositif
  • Hébergement conforme : les données de santé doivent être hébergées chez un hébergeur certifié HDS (le référentiel 2024 renforce les exigences d’hébergement sur le territoire européen)

La CNIL a reçu 619 demandes d’autorisation pour des traitements de données de santé en 2024, en hausse de 20 % par rapport à 2023. Le sujet accélère.

8. L’absence de jurisprudence : un vide qui ne durera pas

L’Académie nationale de médecine le constate dans son rapport : aucune décision de justice concernant l’utilisation de l’IA dans le domaine médical n’existe à ce jour en France — ni devant les juridictions judiciaires, ni administratives, ni disciplinaires, ni devant les commissions de conciliation et d’indemnisation (CCI).

Ce vide jurisprudentiel s’explique par la relative jeunesse du déploiement clinique de l’IA. Mais il ne va pas durer. Les premiers contentieux émergent déjà de manière indirecte, et Medtech France rapporte que les réclamations liées à l’IA ont bondi de 42 % en un an selon France Assos Santé.

Les questions qui se poseront aux juges :

?
Le médecin a-t-il exercé un contrôle humain effectif sur la recommandation de l'IA ?
?
L'éditeur a-t-il correctement documenté les limites et biais de son algorithme ?
?
L'établissement a-t-il mis en place des protocoles de double vérification ?
?
Le patient a-t-il été informé du recours à l'IA et des limites de l'outil ?

9. L’empilement réglementaire à maîtriser

Le professionnel de santé ou la startup MedTech fait face à un empilement de textes qu’il faut articuler.

Texte Objet Application
MDR (UE) 2017/745 Sécurité et performance des dispositifs médicaux En vigueur depuis mai 2021
RGPD (UE) 2016/679 Protection des données personnelles (dont données de santé) En vigueur depuis mai 2018
Loi bioéthique (art. L. 4001-3 CSP) Information du patient, explicabilité, garantie humaine En vigueur depuis août 2021
AI Act (UE) 2024/1689 Obligations des fournisseurs et déployeurs de systèmes d'IA Progressif : 2025-2027
Directive produits défectueux (UE) 2024/2853 Responsabilité civile du fait des logiciels défectueux Transposition avant déc. 2026
EHDS Espace européen des données de santé Adoption prévue, déploiement progressif

Comme le souligne le cabinet Naaia, l’IA impose de penser la conformité « non plus comme un jalon figé, mais comme un processus vivant ». La traçabilité, l’explicabilité et la documentation continue sont les trois piliers de cette nouvelle approche.

10. Bonnes pratiques : comment se préparer concrètement

Pour les médecins et établissements de santé

1
Ne jamais déléguer la décision clinique à l'IA
L'algorithme propose, le médecin dispose. Documenter systématiquement les cas de divergence entre la recommandation IA et la décision clinique.
2
Informer le patient
L'article L. 4001-3 du CSP l'impose : le patient doit savoir qu'une IA intervient dans sa prise en charge et comprendre l'interprétation qui en résulte.
3
Former les équipes
L'AI Act (art. 26.2) exige que la surveillance humaine soit confiée à des personnes disposant des compétences et de la formation nécessaires. C'est un critère que les juridictions examineront.
4
Protocoles de double vérification
En particulier pour les diagnostics négatifs (« pas de pathologie détectée ») émis par l'IA, qui peuvent créer un faux sentiment de sécurité.
5
Vérifier la couverture assurantielle
L'Académie de médecine recommande de s'assurer que les contrats d'assurance professionnelle couvrent explicitement l'utilisation de l'IA.

Pour les éditeurs et startups MedTech

  • Anticiper le marquage CE dual. Les dispositifs médicaux intégrant de l’IA devront être conformes au MDR et à l’AI Act. Les organismes notifiés comme GMED se préparent à cette double évaluation.
  • Documenter la chaîne de données. La gouvernance des données d’entraînement, la représentativité des jeux de données et la gestion des biais sont des exigences réglementaires, pas des options.
  • Prévoir un monitoring post-market robuste. Les performances d’un algorithme se dégradent avec le temps. La surveillance continue est une obligation réglementaire (MDR + AI Act) et un enjeu de responsabilité civile.

11. Les assureurs face à un risque nouveau

La montée en puissance de l’IA médicale crée un nouveau risque assurantiel que le marché français commence à peine à appréhender. Les questions sont nombreuses :

  • Comment tarifer le risque d’un algorithme dont les performances évoluent dans le temps ?
  • Qui assure quoi dans la chaîne fournisseur-déployeur-praticien ?
  • Comment gérer les sinistres impliquant un défaut d’explicabilité de l’IA ?

L’Académie nationale de médecine recommande aux praticiens de vérifier que leurs contrats d’assurance couvrent l’utilisation de l’IA. Pour les éditeurs, la directive produits défectueux impose une responsabilité potentiellement lourde avec un délai de forclusion de 10 ans (voire 25 ans en cas de dommages corporels à apparition lente).

💡
En pratique
Les mutuelles et assureurs professionnels de santé n'ont pas encore tous intégré de clause spécifique « IA médicale ». Vérifier son contrat dès maintenant, c'est éviter une mauvaise surprise demain.

12. Ce qui va changer d’ici 2027

Le calendrier est serré. D’ici le 2 août 2027, date d’application complète de l’AI Act, plusieurs évolutions sont attendues :

  • Publication de normes harmonisées pour la conformité des systèmes d’IA à haut risque (les travaux ISO/IEC 42001 et les guides MDCG sont en cours)
  • Transposition de la directive produits défectueux en droit français avant décembre 2026
  • Premières jurisprudences impliquant l’IA médicale, probablement devant les CCI dans un premier temps
  • Recommandations sectorielles de la CNIL pour l’IA en santé, annoncées pour le second semestre 2025-2026
  • Déploiement de l’EHDS (Espace européen des données de santé), qui modifiera les conditions d’accès aux données
  • Désignation des autorités nationales de surveillance : en France, la CNIL, la DGE et potentiellement la HAS joueront un rôle de supervision, comme le détaille le portail G_NIUS de l’Agence du numérique en santé

La stratégie interministérielle IA et données de santé 2025-2028, publiée en juillet 2025, confirme l’ambition française de développer l’IA en santé tout en renforçant le cadre de confiance.

En résumé

Le médecin reste le décideur et le responsable principal de ses choix cliniques, même assisté par l'IA. Le principe de garantie humaine est inscrit dans la loi (art. L. 4001-3 CSP).
L'AI Act classe les dispositifs médicaux IA comme systèmes à haut risque avec des obligations fortes pour les fournisseurs (conformité, transparence) et les déployeurs (surveillance humaine, formation).
La directive produits défectueux de 2024 intègre les logiciels et l'IA comme des produits, ouvrant la voie à une responsabilité sans faute du fabricant en cas de défaut.
Le patient doit être informé du recours à l'IA et de ses limites — obligation légale en France depuis 2021 et critère que les juges examineront.
La responsabilité est partagée entre fournisseur, déployeur et praticien : chaque acteur a des obligations distinctes dont la violation peut être sanctionnée.
Le vide jurisprudentiel est temporaire : les premiers contentieux émergent et le cadre réglementaire se durcit d'ici 2027.

Sources principales

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